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Santé Publié

Coronavirus : Le scénario européen est évitable au Maroc [Interview]

Jaafar Heikel, spécialiste en maladies infectieuses et santé publique et professeur de médecine préventive, estime que les mesures récemment prises, conjuguées à la vigilance et à la responsabilité des citoyens, peuvent permettre d’éviter de voir le scénario européen se produire au Maroc.

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Photo d'illustration. / DR

La Slovénie et l’Arabie saoudite ont fait état de cas de coronavirus importés du Maroc. Ces éléments peuvent-ils laisser penser à une contagion locale dans le pays ?

Pour l’instant, tous les cas déclarés par le ministère de la Santé sont des cas importés, mais il y aura probablement des cas locaux. Pour l’heure également, la transmission locale n’est pas confirmée : les cas importés, oui ; la transmission locale, pas encore. Ceci dit, il n’y aurait rien d’extraordinaire à ce qu’une transmission locale s’amorce ; ce serait une évolution normale de la situation sur le front épidémiologique. Les investigations épidémiologiques sont d’ailleurs actuellement en cours.

Le faible nombre de tests effectués peut-il laisser craindre une réalité plus délicate sur le terrain et une accélération des contagions ?

Il y a des cas suspects ou probables qui font l’objet d’une investigation, et dont on attend de voir s’il s’agit de cas porteurs du coronavirus ou non. Le Maroc a adopté la stratégie, entre autres, de ne pas tendre vers un dépistage de masse. Quand les gens ont des symptômes qui se rapprochent de ceux du coronavirus, ils se déplacent vers les services de santé publique – rarement vers le privé. S’ils répondent à la définition d’un cas probable de coronavirus, des prélèvements sont faits et analysés à l’Institut Pasteur ou à l’Institut d’hygiène à Rabat. Ce n’est donc pas qu’il y a peu de tests réalisés ; c’est la stratégie adoptée par le Maroc.

Cette stratégie ne consiste pas à dire à tout le monde de se faire dépister – d’abord parce que ça encombrerait les structures d’accueil et que dans beaucoup de cas, ce ne serait pas le coronavirus. Les symptômes du coronavirus sont clairs : une fièvre importante et qui dure, une toux exacerbée et une détresse respiratoire. Il n’y a pas, actuellement, de situations qui échappent réellement et de manière importante au système ; il y a une stratégie de dépistage mise en place et qui, aujourd’hui, montre une évolution épidémiologique. Nous sommes extrêmement vigilants et prudents parce qu’on s’attend, probablement, à une augmentation du nombre de cas – ce qui est normal dans une évolution épidémiologique. Nous ne sommes au Maroc qu’au début de cette épidémie.

Quelles sont les ressources disponibles pour soigner les personnes infectées, notamment en termes de lits de réanimation, de respirateurs artificiels et de tests de dépistage ?

D’abord une précision extrêmement importante : 80% des patients n’ont absolument pas besoin de réanimation et de soins intensifs. Ensuite, les services de santé publique se sont organisés à l’échelle nationale pour avoir, dans chaque hôpital préfectoral ou régional et dans les hôpitaux nationaux (les CHU), des unités de soins intensifs dédiés. Le ministère de la Santé est également en train d’élaborer un projet commun avec les structures privées afin que celles-ci participent à cet effort national. Le secteur privé va ainsi compléter, en cas de besoin, les structures de santé. Le Maroc dispose de lits et de réanimateurs nécessaires – mais, précision importante, uniquement au vu de la situation épidémiologique actuelle. Qu’en sera-t-il si cette situation évolue de façon exponentielle ? Il faudra que le système sanitaire entier, aussi bien public que privé, s’adapte. Mais par rapport au nombre de cas actuels, le Maroc possède largement les ressources nécessaires.

Les mesures prises récemment, notamment dans les transports et la fermeture des lieux publics, vous semblent-elles suffisantes pour enrayer la propagation du coronavirus au Maroc ?

Le Maroc a pris les bonnes décisions pour le transport aérien et maritime, la fermeture des lieux publics, des universités, des écoles, etc. Mais encore une fois, il faut être raisonnable et logique. Nous avons actuellement très peu de cas mais nous savons que nous n’en sommes qu’au début car ces cas vont probablement augmenter dans les dix, quinze prochains jours – et, encore une fois, sur le front épidémiologique, c’est normal.

Si les mesures récentes n’avaient pas été prises, je puis vous assurer, en tant qu’épidémiologiste et infectiologue, que nous aurions cinq, dix fois plus de cas que ceux que nous avons actuellement. La responsabilité individuelle et collective est par ailleurs très importante : les gens doivent rester chez eux au maximum, respecter la distance de sécurité lors de leurs sorties et les mesures d’hygiène. Avec les mesures qui ont été prises, le système de surveillance actuel, la participation du secteur privé et un peu plus de conscience et de responsabilité de la population, nous ne devrions pas arriver à la situation italienne, française ou espagnole.

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