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Le cannabis et le nouveau modèle de développement du Maroc

Depuis février dernier, la Commission spéciale pour le nouveau modèle de développement (CSMD) enchaîne ses séances d’écoute dans les régions du nord du Maroc. Dans les villages et les petites villes du Rif, ces rencontres ont permis aux paysans locaux de se faire entendre sur la culture du kif. 

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Des champs de cannabis à Issaguen dans le rif marocain, le 23 mai 2013. / Fadel Senna (AFP)
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A la rencontre de la population des régions de Ouezzane, Asjen, Chefchaouen, El Jebha et Bab Berred, les membre de la Commission spéciale pour le nouveau modèle de développement (CSMD) ont écouté nombre d’organisations de la société civile et de citoyens.

Les interventions de plusieurs cultivateurs de cannabis se sont axées sur la question de l’agriculture alternative et des possibilités économiques que celle-ci peut ouvrir aux familles. Cependant, d’autres agriculteurs locaux estiment qu’il est difficile d’envisager une autre forme d’agriculture ou d’activité économique, surtout sur les terres collectives qui n’ont jamais fait pousser autre chose que le chanvre.

Ces agriculteurs réclament que les autorités avancent plus rapidement dans son processus de légalisation, notamment en abandonnant certaines pratiques sécuritaires, comme le lancement des avis de recherche visant ces exploitants, qui sont pourtant loin d’être les plus gros bénéficiaires de la filière du cannabis.

Un débat qui a bouclé plus d’une décennie

Si la question est parfois sensible à aborder, elle a longtemps été débattue au niveau sécuritaire et institutionnel. Lancé en 2008 par le Collectif marocain pour l’usage thérapeutique et industriel du kif, ce débat a été renforcé par la publication d’un document en guise d’appel au débat sur l’orientation de l’usage du cannabis.

S’ensuivent alors des expérimentations scientifiques de haut niveau, avec la participation de chercheurs auprès de la Gendarmerie royale. En 2010, ils ont d’ailleurs élaboré une étude à ce sujet, «dans la perspective de la légalisation de la culture de chanvre à fibres au Maroc», selon l’introduction du document obtenu par Yabiladi. Celui-ci renseigne d’ailleurs sur des expérimentations réalisées dans quatre régions différentes (Agadir, Sefrou, Allal Tazi et Béni Mellal), et qui ont montré d’excellent résultats au niveau de la qualité des plantations.

«Une autorité pareille ne peut pas mener une telle démarche s’il y avait des risques judiciaires et sans volonté réelle de légaliser les usages du cannabis», commente Chakib Al Khayari, coordinateur du Collectif marocain pour l’usage thérapeutique et industriel du kif. D’ailleurs, cette étude décrit les expérimentations comme «nécessaires antérieurement à toute mise en place d’instances administratives qui seront chargées de trouver un cadre réglementaire fixant les aspects techniques et économiques, notamment la procédure nationale de contrôle et de surveillance des cultures, délivrance des autorisations d’importation des semences ou d’exportation de chanvre industriel et de ses dérivés».

Ces conclusions ont plus tard été appuyées par une proposition de loi déposée par le PAM et l’Istiqlal en 2014 sur la légalisation du cannabis. Trois ans plus tard, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a élaboré un rapport sur le développement des zones rurales, indiquant que le chanvre était l’une des «richesses» inexploitée de ces régions.

Des avancées qui n’aboutissent pas encore à la légalisation

Chakib Al Khayari observe qu’«aujourd’hui, il y a plusieurs signes positifs de la part des institutions constitutionnelle et sécuritaires sur la possible utilisation du chanvre à bon escient». Cependant, les usages et le cadre législatif ne suivent pas, surtout que le secteur est «largement miné par les réseaux de narcotrafic, qui d’ailleurs ne font pas sortir les agriculteurs concernés de la misère», selon le militant.

Dans le contexte des séances d’écoute de la CSMD, ce débat revient sur la table alors qu’en ce mois de mars, le Maroc devra statuer sur la recommandation de l’OMS de retirer le cannabis de la liste IV. Celle-ci regroupe la catégorie des substances les plus prohibées dans la Convention unique des Nations unies sur les stupéfiants de 1961, signée par le royaume.

En effet, ce texte considère que si une herbe ou une substance peut être utilisée à des fins pharmaceutiques et médicales, elle ne doit plus figurer sur la liste des drogues. Ainsi, les réformes relatives à l’agriculture du chanvre au Maroc ne peuvent prendre effet sur le terrain sans une réforme législative en amont.

Chakib Al Khayari estime que «l’acheteur de cannabis auprès des agriculteurs doit être l’Etat, afin de barrer la route aux trafiquants, mais cet Etat doit aussi investir dans son achat, en créant une dynamique économique et industrielle autour du cannabis, tout en encadrant son usage». 

Cette réforme aura également des retombées conséquentes sur le tissu social des villages concernés. «Cela permettra aux familles de ces villages de sortir de la clandestinité, car nombre de ces agriculteurs sont recherchés. De ce fait, ils ne peuvent pas avoir de papiers d’identité, inscrire leurs enfants à l’école, sortir de leurs régions ou même signer une pétition», souligne-t-il.

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