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Culture   Publié

«La non-restitution des œuvres à l’Afrique rappelle que la colonisation est une dépossession»

Stéphane Martin, ex-président du musée du quai-Branly, a estimé que la restitution des œuvres à l’Afrique, selon les recommandations d’un rapport remis au président français, était un «un cri de haine». Mehdi Alioua, enseignant-chercheur à l’Université internationale de Rabat et sociologue qui encre ses travaux sur l’immigration dans une pensée décoloniale, explique l’intérêt de cette initiative.

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Photo d'illustration / Source : festival.lemonde.fr

Quelle est votre réaction suite à la réfutation de l’ex-président du musée du quai-Branly sur le rapport Sarr-Savoy ?

Je suis choqué de cette réaction, qui me fait dire qu’ils nous ont tout pris. Elle rappelle que colonisatin est une dépossession : il ne s’agit pas uniquement de conquêtes, de s’accaparer un tribut, de faire des populations des esclaves, d’avoir la mainmise sur les richesses naturelles et d’exiger des impôts coloniaux. Il s’agit réellement d’une dépossession totale, qui passe tout autant par des aspects historiques et civilisationnels.

Depuis la conquête de l’Amérique jusqu’à la décolonisation de l’Afrique, nous avons assisté à la montée en puissance d’une violence inouïe qui n’a jamais atteint ce paroxysme auparavant. L’idée est une possession totale du monde, sans jamais demander l’autorisation à quelqu’un. En colonisant des régions du monde, les occidentaux ont d’ailleurs commencé par envoyer des missionnaires, dans l’idée de «civiliser» des populations qu’ils voient «inférieures».

Cette supériorité démographique avec l’affirmation d’écarts civilisationnels a donné le droit aux occupants d’en arriver à effacer la mémoire des populations locales, en les dépouillant de tous les symboles de civilisation, de croyances, de littérature, de traditions vestimentaires, etc. Pourquoi donc ces pays ont eu besoin de prendre tous ces objets, de se les approprier et de la garder chez eux de la sorte, s’ils ont été pris à des civilisations qui seraient «inférieures» et s’ils ne recélaient pas une grande richesse immatérielle ?

Stéphane Martin a estimé que ce rapport était un «cri de haine contre le concept même de musée». Voyez-vous en cela une forme de nostalgie aux temps passés ?

Plus que de la nostalgie vis-à-vis de l’époque coloniale, je dirai que cette logique est ancrée réellement dans un positionnement de supériorité qui perdure. On n’est pas nostalgique en reconnaissant une puissance perdue avec le temps, mais on la confirme dans le présent en affirmant que ces objets saisis à l’époque n’étaient pas dignes de rester entre les mains de ceux qui les avaient, les confectionnaient et les entretenaient depuis des siècles.

Ces objets disent la culture des gens mais nous sont inconnus depuis cette dépossession. Le phénomène est valable pour l’Afrique méditerranéenne, où nous connaissons très peu notre histoire. Celle-ci est essentiellement orale et se situe justement dans ces objets aidant à l’enrichir, à travers les symboles et les figurations de cette oralité. C’est d’ailleurs la preuve que nous n’avions pas des musées au sens occidental du terme, mais que des espaces servant à conserver ces objets ont bien existé depuis des siècles et avaient la même fonction et pas seulement au Maroc.

D’un côté les Européens sont dans la négation de ces réalités et les populations concernées les connaissent peu et ont donc du mal à mesurer l’importance de récupérer ces objets.

La restitution de ces objets posera certainement la question des moyens de conservation de ces pièces. Par quoi faudrait-il commencer ?

La question que pose le rapport Sare-Savoie est «doit-on obligatoirement réfléchir sur la question de la conservation du patrimoine comme cela se fait en Europe ?». C’est une question fondamentale car sans politique publique moderne de collecte de ces objets, de gestion et d’entretien du patrimoine dans les pays d’Afrique, cette mémoire est vouée à la disparition.

Mais en même temps, en priorisant les choses de la sorte, on légitime le discours postcolonial selon lequel l’Afrique n’aurait pas actuellement les moyens de conserver son propre héritage. Le fait est que nous avons des moyens et le savoir-faire, autres que ceux du modèle occidental. D’ailleurs, c’est grâce à ces procédés que les objets laissés depuis des siècles et dont nous n’avons pas été dépossédés n’ont pas disparu, à l’image des temples, des sites romains de Carthage étendus dans plusieurs pays, de la Tunisie au Maroc et de l’héritage de l’Afrique centrale.

De ce fait, la restitution pose la question du plaidoyer et de la capacité de gestion. Ces objets sont importants pour la construction des nouvelles sociétés africaines indépendantes. C’est un capital immatériel dont la valeur est inquantifiable, parce qu’elle nous permet à tous de mieux savoir qui nous sommes. Donc il doit d’abord revenir à l’Afrique, avant de se poser la question de qui le conservera et comment.

En Europe, un discours promeut d’ailleurs le développement culturel en Afrique. Mais dans les actes, partenaires européens comme africains y réfléchissent peu…

Beaucoup de nations décolonisées ont reproduit le schéma des occupants, en dépossédant notamment des populations locales de leurs terres ou de leurs richesses naturelles au nom du progrès et du développement.

Si nous pensons à un nouveau modèle de développement, notamment au Maroc, nous devons donner de l’importance à cette question. Cela nous permettra d’avoir plus conscience de la valeur historique des présences civilisationnelles qu’ont connu notre pays et notre région, pour mieux documenter notre histoire et donc notre culture.

L’écrit s’est greffé à cette histoire mais comme c’est l’écriture arabe qui s’est fortement répandue en Afrique du Nord, nous avons eu peu connaissance des cultures de l’ère rupestre, amazighe, romaine, vandale et autre. La déstructuration sociale, le changement des modes des vie et des croyances avec la colonisation a fait à un moment donné que même les objets laissés aux populations locales ont été perçus comme n’ayant pas de sens. L’idée a été diffusée que les éléments ayant le plus de valeur ont, de toutes les façons, été pris de force.

La difficulté à se développer vient notamment du fait que nous n’avons pas pu créer des mythes nationaux suffisamment cosmopolites et ancrés dans la réalité éclectique de notre histoire, alors que là où il y a eu présence française au Maroc et dans toute l’Afrique, sous le Protectorat et la colonisation, il y a eu des populations locales ayant combattu et ayant été dépossédées de leur héritage.

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