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Société Publié

Fikra #44 : La labellisation, fausse bonne idée pour enrayer les inégalités sociales au Maroc ?

Les petits producteurs ne disposant pas de capitaux économiques et culturels suffisants peinent à obtenir la labellisation de leurs produits. Ce dispositif renforce malgré lui les inégalités sociales, mais aussi territoriales.

Temps de lecture: 4'
Photo d'illustration. / Ph. Stéphane Lagoutte – M.Y.O.P

Ils font bonne impression aussi bien auprès des consommateurs que des producteurs. Les appellations d’origine et les labels agricoles, que le Plan Maroc Vert a érigé parmi ses principaux axes de développement des produits agricoles, ont été pensés par les pouvoirs publics comme un faire-valoir au service des régions du Maroc, afin de mettre en avant leurs richesses immatérielles et leur singularité. A Taliouine par exemple, l’or est rouge et porte un nom : le safran.

La labellisation n’a pourtant pas que des vertus : elle peut contribuer à la marginalisation de régions déjà enclavées, renforçant ainsi les inégalités sociales et territoriales. C’est ce qu’explique la chercheuse Marie Oiry-Varacca à travers une étude intitulée «La labellisation, (re)qualification ou disqualification des marges ? Le cas du safran à Taliouine (Anti-Atlas, Maroc)» (2019), dans laquelle elle analyse les mécanismes à l’œuvre dans le renforcement de ces inégalités. Avant toute chose, elle explique que le concept de labellisation part d’une logique «plus qu’intéressante» pour les paysans et producteurs : «Il s’agit véritablement de conférer aux produits une spécificité ; d’en faire quelque chose qui soit économiquement plus rentable. Avant la mise en place des AOP (appellation d’origine protégée, ndlr), les producteurs vendaient directement dans les souks à bas prix. L’AOP a donc été bienvenue dans ce contexte et, de fait, a entraîné une dynamique générale de valorisation des produits agricoles et du terroir, et par conséquent une hausse des prix de vente», développe Marie Oiry-Varacca auprès de Yabiladi.

Encore faut-il que ces produits puissent bénéficier de cette AOP. «Les paysans qui veulent en faire la demande doivent disposer au préalable de capitaux économiques et culturels, or ce n’est pas le cas de tous. Cela suppose également de faire partie d’une coopérative puisque, bien souvent, c’est elle qui dépose les demandes de certification», souligne la chercheuse. Plus encore, certains petits producteurs, de safran en l’occurrence, ignorent tout bonnement l’existence de l’AOP : «J’en ai rencontré beaucoup qui n’en avait jamais entendu parler.»

Dynamiques familiales

Des critères qui permettent de dresser le profil sociologique des producteurs qui, eux, soumettent une demande de label. Il s’agit d’agriculteurs issus de la classe moyenne, de petits notables bien implantés dans la vie locale et qui ont pu assurer leurs arrières : souvent, une partie de leur famille réside dans les grandes villes marocaines ou à l’étranger et a la capacité d’injecter des fonds pour conformer la production aux normes et critères requis pour l’obtention d’un label, nous explique Marie Oiry-Varacca. «Ceux qui peuvent en faire la demande sont loin d’être les plus défavorisés», résume-t-elle.

Les dynamiques ne sont pas que familiales ; elles sont aussi historiques. «Dans la phase de relance du safran, l’ONG Migrations et développement a joué un rôle central», souligne la chercheuse dans son étude. Cette association de droit français a été créée en 1986 «par des migrant-e-s pour mener des actions de développement dans les villages de leur région d’origine», ainsi qu’elle le mentionne sur son site. Des associations villageoises et des coopératives ont pu voir le jour avec l’aide de cette ONG, «y compris dans des villages très marginalisés socialement et géographiquement», assure Marie Oiry-Varacca.

«Indépendamment des différences sociales, il y a toute une histoire d’action collective dans ces villages, qui a pu permettre à des petits paysans d’avoir accès à l’AOP.»

Marie Oiry-Varacca

Des inégalités territoriales

Il n’empêche que ces actions, si elles ont contribué à une revalorisation de la filière du safran dans la région de Taliouine, n’ont pas empêché le renforcement des inégalités territoriales. Mais n’est-ce pas plutôt la mission de l’État ? Sur le terrain, la chercheuse dit avoir constaté que le périmètre de certification des produits du safran s’étend également sur Tazenakht, une ville située à environ une heure de route à l’est de Taliouine. S’y sont implantées des grosses entreprises spécialisées dans la production de safran qui ont développé «des périmètres irrigués avec une culture intensive et un recours aux pesticides», précise Marie Oiry-Varacca. «On n’était donc plus dans une logique de petite production familiale et la qualité des produits n’était pas toujours garantie.»

Cette géographe a décelé une recomposition du territoire dédié à la production de safran : «Historiquement, le berceau du safran, c’était Taliouine et Tazenakht, mais la production labellisée s'est d'abord développée vers Taliouine. Ces recompositions se sont faites en lien notamment avec l’installation de ces grosses entreprises qui se sont plutôt implantées du côté de Tazenakht.» La chercheuse décrit ainsi une «dynamique d’éloignement géographique par rapport aux grands axes routiers». Pour les petits producteurs de certains villages enclavés de la région de Taliouine, le sentiment d’exclusion et de marginalisation fut renforcé. Dès lors, il leur était donc difficile de bénéficier de l’AOP ou de s’insérer dans des coopératives.

Même les aides financières allouées par les pouvoirs publics et certaines agences de coopération étrangères, belges entre autres, font l’effet d’un «saupoudrage», pour reprendre le terme employé par la chercheuse elle-même. Celle-ci de s’en justifier : «J’ai rencontré beaucoup de petits producteurs dans différents villages qui disaient avoir eu vent de financements accordés à des producteurs pour installer des systèmes de goutte-à-goutte, pour une irrigation plus optimale des parcelles de safran. Ces petits producteurs disent en avoir fait la demande mais n’auraient jamais rien obtenu. Je ne pourrais pas le certifier, mais ce sont en tout cas des témoignages très récurrents parmi les producteurs que j’ai interrogés.» La labellisation est donc bien plus qu’une affaire de paperasserie et de cahiers des charges à respecter : c’est avant tout un dispositif qui, malgré lui, permet de maintenir les rapports de domination, aussi bien entre classes qu’entre territoires.

L'auteure

Marie Oiry-Varacca est agrégée de géographie. Elle est titulaire d’un doctorat en géographie réalisé en cotutelle à l’université Caddi Ayad de Marrakech et à l’université de Genève. Depuis 2016, elle est maîtresse de conférence en géographie à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée. Ses recherches portent sur la fabrication des imaginaires collectifs, des revendications identitaires (culturelles, religieuses, de genre) et sur les négociations des identités et des mémoires collectives en contexte colonial et postcolonial, essentiellement au Maroc.

Elle s’est plus particulièrement penchée sur la patrimonialisation et les efforts de singularisation des territoires via le tourisme ou la labellisation de produits du terroir. Elle a publié récemment un ouvrage qui reprend les recherches qu’elle effectue depuis une dizaine d’années, intitulé «Montagnards dans la mondialisation. Réseaux diasporiques et mobilisations sociales dans l’Atlas (Maroc), les Highlands (Ecosse) et les Alpes françaises» (Ed. Presses universitaires de Grenoble, 2019).

La revue

La Revue de géographie alpine/Journal of Alpine Research est une revue scientifique internationale et pluridisciplinaire, créée à Grenoble en 1913. Elle est spécialisée dans les articles scientifiques concernant les problématiques territoriales et environnementales sur l’Arc alpin et les montagnes du monde. Depuis 1968, elle est chapeautée par l’Association de géographie alpine, liée à l’Institut de géographie alpine et hébergée par l’université Grenoble-Alpes.

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