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Comment caricature-t-on au Maroc ? [Interview]

Encore peu développée au Maroc, la caricature doit jongler avec les lignes rouges imposées aux médias. Dans les rangs des caricaturistes, l’heure est d’ailleurs plus à la censure qu’à l’autocensure, remarque Mohamed Saadani, vice-président de l’Association marocaine des caricaturistes.

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Une caricature de Mohamed Saadani, vice-président de l’Association marocaine des caricaturistes. / DR

Comment travaillent les caricaturistes au Maroc et quelles sont les limites qui s’imposent à eux ?

On a une petite marge de liberté : quand on caricature une actualité, qu’elle soit politique ou sociale, on sait qu’il y a trois axes à ne pas franchir, à savoir la monarchie et les membres de la famille royale, la religion et le sexe. Ce sont des thèmes «interdits de caricaturer», surtout lorsqu’il s’agit de dessins publiés dans les journaux et quotidiens marocains. Du fait de l’attachement de la société marocaine aux principes de l’islam, les caricaturistes pratiquent l’autocensure, ce qui les contraint dans leur expression. Sur les réseaux sociaux, je dirais que nous sommes plus libres que dans les publications papier – en tout cas, moi, je me sens plus libre de dessiner sur les réseaux sociaux que dans les journaux.

Vous autocensurez-vous plus qu’on ne vous censure ?

On est plus dans la censure que dans l’autocensure, émanant principalement des directeurs de publication. Je note toutefois que ces dernières années, le Maroc a vraiment fait des progrès en termes de liberté d’expression : avant, on n’avait même pas le droit de dessiner une personnalité publique, comme les membres du gouvernement, ou de critiquer les décisions prises par le gouvernement ou l’institution royale.

Il faut tout de même rappeler que le Maroc a connu ces derniers mois des arrestations et des condamnations considérées comme une atteinte à la liberté d’expression. Comment appréhendez-vous cela ?

On essaie toujours d’être dans la subtilité, de ne pas aborder un sujet de façon trop directe. On travaille beaucoup avec les symboles pour ne pas tomber dans le piège. Quand on caricature un fait politique, on ne s’en tient qu’aux membres du gouvernement et aux secrétaires généraux de partis politiques.

A la création de l’Association marocaine des caricaturistes en 2017, il était prévu d’asseoir un cadre juridique pour défendre les dessinateurs de presse. Où en est ce volet trois ans plus tard ?

L’association a d’abord pour objectif de défendre les droits des dessinateurs et la caricature en tant qu’art visuel. Là où on peut noter une avancée, c’est par rapport à la décision du ministre de la Culture, de la jeunesse et des sports (El Hassan Abyaba, ndlr) de mettre en place un nouveau prix dédié à la caricature lors du Grand prix national de la presse, organisé chaque année. Les défis à relever sont nombreux : pour l’heure, nous en sommes à l’obtention de cartes professionnelles de l’artiste.  

La culture de la caricature est encore peu développée au Maroc. Comment transmettre cet art aux nouvelles générations et ainsi assurer la relève ?

Chaque année en juillet, on organise le Forum national des caricaturistes à Chefchaouen, durant lequel on essaie de promouvoir l’art de la caricature à travers des ateliers, des conférences et des expositions collectives. C’est un évènement qui a un impact positif sur les jeunes, le public se montre intéressé. On incite les jeunes à s’intéresser à l’actualité, on leur montre comment réaliser un dessin de presse avec le minimum de traits et de détails, aborder une actualité sociale ou politique ; on leur explique quelles sont les limites, les enjeux, etc. C’est à travers des activités culturelles comme celles-ci qu’on rapproche l’art de la caricature et le public.

Comment la caricature s’adapte-t-elle à la crise de la presse au Maroc ? Comment adapter ce modèle à la presse de demain, c’est-à-dire en ligne ?

C’est un vaste sujet ! Le métier de dessinateur de presse est dans une situation critique. Le problème avec la presse en ligne et les réseaux sociaux, c’est que les droits d’auteurs des dessinateurs ne sont pas respectés. Certains dessins sont reproduits sans aucune mention ni aucun accord de l’auteur. En cause, la loi marocaine qui ne réglemente pas suffisamment les droits d’auteurs des caricaturistes. Dernièrement, le président de notre association, Abdelghani Dahdouh, dessinateur chez Al Massae, s’est fait voler ses dessins et les a retrouvés compilés dans un recueil… en vente sur Amazon ! Il a porté plainte.

Tout ça pour dire que beaucoup de dessinateurs de presse n’en font pas leur métier à proprement parler. Quelques-uns travaillent à temps plein avec des quotidiens, comme Imad Sanouni et Khalid Gueddar, qui ont un contrat avec un média, mais la plupart des caricaturistes ont une autre activité professionnelle en parallèle – pour ma part, je suis enseignant en arts plastiques dans un lycée de Meknès. C’est l’une des problématiques auxquelles se heurte la majorité des dessinateurs de presse au Maroc.

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