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Société Publié

Fikra #42 : Quand les habitats marocains vacillent

Loin de se cantonner à la médina de Casablanca et à la ville elle-même, le phénomène des habitats menaçant ruine touche différentes typologies d’habitat réparties dans tout le Maroc. Certains chantiers sont aussi concernés faute de contrôles suffisants.

Temps de lecture: 3'
Dans la médina de Casablanca. / DR

La médina de Casablanca a si mal vieilli. Il suffit d’un petit tour dans ses ruelles pour s’en rendre compte. Le manque, voire l’absence d’entretien de ses habitations, dont certaines se sont d’ailleurs partiellement effondrées, illustre le naufrage de sa vieillesse.

Dans son ouvrage intitulé «L’habitat menaçant ruine au Maroc. Les procédures administratives à l’épreuve des effondrements» (Editions L’Harmattan, 2016), l’architecte Imane Bennani examine la démarche et l’analyse des pouvoirs publics pour mieux saisir les contours de la notion d’habitat menaçant ruine, souvent appelée par son acronyme HMR, pour en saisir les contours, les enjeux, les diagnostics qui sont posés (mais aussi ceux qui ne le sont pas) et les traitements des pathologies des bâtiments concernés.

Le phénomène de l’habitat menaçant ruine ne se limite pas à la médina de Casablanca, ni à Casablanca elle-même. «L’HMR ne peut être réduit à une typologie d’habitat ou à une géographie particulière», explique Imane Bennani, contactée par Yabiladi. «C’est un phénomène qui ne concerne pas seulement les habitats anciens ou non réglementaires et les médinas, mais aussi les parcs immobiliers fragiles. Car même sur les chantiers, il y a des effondrements et des ouvriers qui meurent», rectifie l’architecte, elle qui a parcouru des villes comme Rabat, Fès ou Ouazzane dans le cadre de ses recherches.

L’analyse que propose Imane Bennani dans son ouvrage «concerne les quartiers anciens et informels, mais aussi des éléments bien plus larges du tissu urbain ou rural», explique Bernard Pagand, architecte et maître de conférences à l’Institut national des sciences appliquées (INSA) de Strasbourg, dans une étude relative à l’ouvrage de Imane Bennani. «Les unités recensées passent de 10 000 en 1999 à près de dix fois plus en 2000 (90 000) puis à 350 000 en 2006 ; une multiplication par 35 en moins de dix ans», précise-t-il.

Des latitudes d’intervention parfois restreintes

Il faudra attendre la fin des années 90 pour que la notion d’«habitat menaçant ruine» émerge réellement au Maroc. Non pas que le concept n’existait pas auparavant toutefois : «médinas, ksour et habitat non réglementé avaient déjà fourni de nombreux cas reconnus d’HMR, autrement désignés», lit-on dans le document de Bernard Pagand. «Cette notion est apparue à la suite d’effondrements survenus à Fès et qui ont entraîné d’importants dégâts. Le ministère de l’Habitat a commencé à prendre l’affaire au sérieux. Les années 2000 ont fait remonter plusieurs cas d’effondrement, ce qui a mené à une véritable prise de conscience des autorités», nous explique Imane Bennani. Une commission spécialisée sera d’ailleurs mise sur pied.

Or, les latitudes d’action des autorités peuvent se heurter à la typologie même de certains quartiers, notamment les médinas. En cas d’effondrement dans ces lieux, les secours doivent ainsi s’adapter à l’étroitesse de ses rues, non sans difficulté. La réhabilitation et la consolidation des bâtiments sont également rendues difficiles du fait de l’incapacité des autorités à proposer des solutions de relogement, ne serait-ce que temporaires, à ces habitants. «Il semble que les conditions économiques et sociales des habitants des secteurs concernés n’intéressaient, jusqu’à il y a peu, qu’exceptionnellement les acteurs, effondrements catastrophiques médiatisés, visite du Roi. Si de l’ordre de 350 000 unités d’HMR ne sont qu’une partie de l’habitat insalubre, le nombre de ménages et, donc, la population confrontée à ces modes de logement est très importante», souligne Bernard Pagand. Saisis par un sentiment d’abandon, ce sont parfois ces mêmes habitants qui mettent la main à la pâte et tentent de procéder eux-mêmes aux réparations, au risque d’aggraver la situation.

Prévenir pour ne pas avoir à guérir

Mieux donc prévenir que guérir : tel est le crédo de Imane Bennani. «Il faut avant tout développer des politiques de prévention et de gestion des risques, en identifiant les facteurs de risque», préconise-t-elle. Encore faut-il parvenir à converger vers un axe commun : ainsi, Bernard Pagand fait part des «difficultés rencontrées pour parvenir à une stratégie commune entre acteurs, l’indéfinition des attributions et missions respectives et, dans le cas d’actions efficientes, l’irruption d’autres problèmes, multipropriété, relogement, détournement du classement HMR pour procéder à des expulsions, etc.».

Un retard dans la concertation qui favorise le développement des risques de dégradation, multifactoriels de surcroît. «Les facteurs renvoient principalement à des défaillances au cours des processus de construction, à la sécurité des chantiers et au contrôle des matériaux. Je ne dirais pas pour autant qu’il y une absence de contrôle des chantiers et des matériaux de construction, mais il y a en tout cas des manquements», assure Imane Bennani. Dans les habitats anciens ou non réglementaires, le manque d’entretien et la surpopulation peuvent aussi constituer des facteurs. L’architecte tient toutefois à souligner que «beaucoup de constructions sont tout de même réalisées dans les règles de l’art».

De même que les diagnostics, affirme l’architecte. Encore que certains ne sont pas suffisamment rigoureux. «Parfois on a tendance à ratisser large et on passe à côté de constructions qui comportent des pathologies. Des mesures techniques sont absolument nécessaires pour évaluer la pathologie. Ça ne fonctionne pas à vue d’œil !»

La revue
La note de Bernard Pagand sur l’ouvrage de Imane Bennani, « L’habitat menaçant ruine au Maroc. Les procédures administratives à l’épreuve des effondrements » (Editions L’Harmattan, 2016), a été publiée dans Les Cahiers d’EMAM. Cette revue interdisciplinaire contribue à la restitution des savoirs sur le monde arabe et la Méditerranée, dans leurs interférences avec le reste du monde, autour des questions urbaines et des processus de constructions/reconfigurations territoriales dans leurs dimensions sociales, économiques et politiques en encourageant les idées nouvelles et les démarches comparatives.
Les auteurs

Imane Bennani est architecte et directrice de l’Ecole d’architecture de l’université internationale de Rabat. Elle est titulaire d’un doctorat en géographie urbaine, d’un master en patrimoine et d’un master en urbanisation des territoires. Elle est aussi chercheure et consultante auprès de l’Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO).

Bernard Pagand est architecte et maître de conférences à l’Institut national des sciences appliquées (INSA) de Strasbourg. Il est titulaire d’un DESS d’urbanisme et d’aménagement et d’un DEA de géographie du monde arabe. Il est également docteur en géographie et aménagement.

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