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Société Publié Le 11/02/2012 à 08h00

Yene Fabien Didier « Nous sommes tous des personnes en déplacement » [Interview]

Près de 14 000 Subsahariens vivent aujourd’hui au Maroc. Entre 5000 et 7000 sont des migrants clandestins et près de 7000 sont étudiants dans les facultés et écoles du royaume. Le Camerounais Yene Fabien Didier est secrétaire général du Conseil des migrants subsahariens au Maroc et auteur, en 2010, de «Migrant au pied du mur», ed. Atlantica Séguier. Il explique que le racisme à l’égard des Subsahariens au Maroc est une réalité et en appelle au soutien de la communauté MRE.

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Yabiladi : Comment les subsahariens sont-ils accueillis au Maroc?

Yene Fabien Didier : Ils ne sont pas vraiment "accueillis" parce qu'ils ne sont pas acceptés. Par sa position géopolitique, le Maroc est une frontière importante de l'Union européenne et suit ses instructions dans la lutte contre l'immigration. Il existe un préjugé qui assimile indistinctement tous les Subsahariens au Maroc à des immigrés clandestins en partance pour l'Europe. Ils ne semblent ne pas avoir de nationalité propre.

Certains chercheurs, interrogés dans ce dossier, assurent que le racisme contre les noirs au Maroc est marginal voire inexistant. Est-ce exact ?

Même si certains disent qu'ils existent des Marocains qui sont noirs de peau pour s'en défendre, c'est faux : le racisme contre les noirs existe bel et bien. Il faut aller dans les stations de grands taxis, voir quelles chambres, quels appartements on loue aux Subsahariens et à quel prix, pour comprendre. Une certaine presse marocaine associe les Subsahariens aux pires maux. Al Massae, le premier quotidien par le nombre de lecteurs, les accuse explicitement de propager le sida au Maroc. Dans les quartiers populaires, il n'est pas rare d'entendre "rentre chez toi!".

Comment se comportent les autorités marocaines avec les Subsahariens ?

Elle peut embarquer des personnes simplement parce qu'elles ont oublié leurs papiers chez elles. Elles restent trois heures au commissariat puis sont relâchées. Je ne conteste pas le droit du Maroc d'accueillir qui il veut sur son sol, mais il doit le faire en respectant la dignité des personnes arrêtées. Il est clair que dans certains quartiers, comme celui de Takadoum à Rabat, la police a des instructions : arrêter les noirs et le faire sans ménagement. En Europe les arrestations ne se font pas de façon aussi archaïque, il y a aussi des associations pour défendre les migrants.

Vous avez lancé un appel, mi-janvier, au ministre des MRE. Quelles affinités trouvez-vous avec les Marocains de la diaspora ?

Je me compare à eux parce que l'on dit que le Maroc est pauvre et ne peut donc s'ouvrir aux Subsahariens, or il y a le même discours en France vis à vis des immigrés en général. Ces arguments n'ont rien à voir avec la réalité : l'immigration n'a jamais pris le travail des autochtones. En France, quand un MRE fait quelque chose de bien, il est considéré comme un franco-marocain, quand il fait quelque chose de mal, il est arabe. Ce que les MRE ont vécu ou vivent encore au Maroc ne peut être autorisé au Maroc contre les Subsahariens. J'interpelle les MRE : nous sommes tous des personnes en déplacement.

Comment les MRE réagissent-ils à vos sollicitations ?

Je suis en train d'essayer de sensibiliser les MRE, à travers plusieurs associations et conférences, à notre cause. Tous les MRE ne sont pas ouverts à nos préoccupations. Certains objectent qu'il s'agit d'une question politique et refusent donc de s'en mêler. Il y en a quelques uns, notamment à l'ATMF, qui sont plus ouverts. Les MRE doivent se positionner : notre position, ici, au Maroc, est la même que la leur, en France. Notre lutte est commune.

Evolution de l’immigration subsaharienne vers l’Europe via le Maroc

L’immigration clandestine des Subsahariens à destination de l’Europe via l’Algérie puis le Maroc a débuté au début des années 1990. Les migrants passaient par Gibraltar mais le détroit leur a progressivement été rendu inaccessible par la politique de fermeture des frontières de l'Union européenne. De plus en plus nombreux, les migrants se sont détournés vers les enclaves espagnoles de Sebta et Melilia jusqu’en 2005.

A cette date, la police tire sur les migrants et le drame met un coup d’arrêt au passage des Subsahariens par les enclaves. « Le flux diminue à partir de cette date et les Subshariens commencent à se tourner vers les îles Canaries », explique Mehdi Lahlou, professeur à l'Institut National de Statistique et d'Economie Appliquée de Rabat et spécialiste des migrations au Maghreb et en Afrique, mais l’Europe-forteresse se renforce et elles leur deviennent bientôt inaccessibles à leur tour. Si aujourd’hui environ 6000 migrants subsahariens clandestins sont encore au Maroc, l’essentiel d’entre eux ne passent plus par le Maroc pour atteindre l’Europe. 

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