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Société Publié

Fikra #41 : Au Maroc, la question du genre s’invite aussi dans les usages langagiers

Pour Karima Ziamari et Alexandrine Barontini, ce n’est pas la langue en elle-même qui peut être porteuse de discrimination genrée, mais la manière dont elle est parlée et partagée.

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Des élèves marocains en classe. / Ph. AFP

Le parler peut-il être genré ? C’est l’une des problématiques soulevées par Karima Ziamari et Alexandrine Barontini, coauteures d’une étude intitulée «De la mise en mots de la masculinité et de la féminité en arabe marocain» (2019), dans laquelle elles interrogent les concepts de masculinité et de féminité conçus à travers le prisme linguistique. Sur la base de plusieurs travaux, notamment ceux de Fatima Sadiqi, l’une des pionnières dans l’étude du genre au Maroc, Karima Ziamari et Alexandrine Barontini (re)mettent en perspective la notion de genre dans les deux langues officielles du Maroc : l’arabe et l’amazigh.

A commencer par l’idée que la domination masculine s’exercerait dans les us et coutumes du parler marocain. «Ce n’est pas la langue qui contribue à la discrimination, mais l’usage qu’on en fait. L’usage peut servir à établir une sorte de ligne séparatrice entre femmes et hommes ; entre certaines femmes et d’autres femmes ; entre certains hommes et d’autres hommes. Quand on parle de discrimination, il faut aussi parler de toutes les représentations sociales attribuées à l’image de la femme dans la société marocaine», explique Karima Ziamari, sociolinguiste et chercheuse l’université Moulay Ismail de Meknès, contactée par Yabiladi. Ainsi, «la femme utiliserait beaucoup d’interjections, tandis que l’homme serait au contraire beaucoup plus calme, plus logique et cartésien dans son parler et ses discours, selon certaines études».

«Si on se place d’un certain point de vue, on peut effectivement dire qu’il y a bien une domination masculine dans la langue – le masculin qui l’emporte sur le féminin. Mais en réalité, la discrimination genrée ne réside pas tant dans l’essence même de la langue que dans la manière dont les locuteurs parlent cette langue et la partagent», appuie Alexandrine Barontini, également jointe par Yabiladi. «La langue en elle-même a toutes les possibilités qu’on veut bien lui donner. Tout dépend de ce que l’on en fait et de la manière dont elle se transmet», ajoute-t-elle.

Un «parler homme» pour se faire respecter

La domination peut aussi émaner des femmes elles-mêmes et s’exercer sur d’autres femmes. Du moins à une certaine époque : en 2003, lorsque Fatima Sadiqi avait écrit «Women, Gender, and Language in Morocco» (Ed. Brill, 2002). Karima Ziamari et Alexandrine Barontini en rappellent quelques éléments dans leur étude : «Selon Sadiqi, le multilinguisme génère des variations au niveau du genre. Les langues vernaculaires du Maroc étaient (à l’époque) strictement orales et marginalisées, tandis que les langues écrites avaient un pouvoir normatif considérable dans la société marocaine. Les femmes analphabètes, plus souvent en milieu rural, maîtriseraient plus les langues dites orales (…). Alors que les femmes éduquées, plus souvent citadines, auraient plus de choix et donc un répertoire linguistique multilingue qui les exposerait moins à la discrimination que les femmes de milieu rural.»

«Dans cette perspective, l’amazighe, langue minorée et discriminée, serait une langue féminine. De l’autre côté, le prestigieux standard arabe qui synthétise toute une culture religieuse et lettrée serait une langue masculine. L’arabe marocain et le français seraient des langues à la fois masculines et féminines.»

Karima Ziamari s’en explique auprès de notre rédaction : «Fatima Sadiqi estime que l’amazighe est une langue de femme car les femmes qui restaient à la maison conservaient leur langue maternelle. L’arabe classique, comme c’est une langue apprise à l’école, est plus considérée comme une langue d’homme. Alexandrine Barontini et moi-même ne nous situons pas du tout dans cette logique selon laquelle l’arabe serait une langue genrée. Le parler masculin n’est pas tributaire du sexe masculin et inversement. Ce que nous avons montré, c’est que des hommes peuvent parler comme des femmes et que des femmes peuvent s’exprimer comme des hommes.»

Toujours est-il qu’aux yeux de la société marocaine, le «parler masculin» est «la norme», selon Ouafae Mouhcine, l’une des chercheurs cités dans l’étude de Karima Ziamari et Alexandrine Barontini. «Le parler féminin est considéré comme une ''déviance'', un ''défaut''. L’appartenance à un groupe social ''femmes'' reconnu, le fait de parler dans un style qualifié par la société de ''spécifiquement féminin'', et de faire l’objet de stéréotypes reconnus par la communauté comme étant des défauts, nous amène à dire que le parler féminin est stigmatisé.»

Sur la ligne séparatrice qui délimiterait le parler des femmes rurales de celui des femmes urbaines, Karima Ziamari s’en remet au contexte social dans lesquels ces femmes évoluent et aux enjeux auxquels elles sont confrontées : «Dans une autre étude, j’ai montré que la violence pouvait être un outil d’affirmation de soi pour la femme. Dans des milieux agricoles, très rudes et très masculins, la femme peut avoir un parler impoli, grossier : car plus elle est violente, plus est ''homme''». Et plus elle se fait respecter.

Les auteures

Alexandrine Barontini est enseignante à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Elle est l’auteure et coauteure de plusieurs études sur l’arabe maghrébin et les usages de cette langue, aussi bien au Maroc qu’en France (« La transmission de l’arabe maghrébin en France : état des lieux », corédigée avec la linguiste Dominique Caubet).

Karima Ziamari est chercheuse et sociolinguiste à l’université Moulay Ismail de Meknès. Elle est l'auteure et la co-auteure de plusieurs études en sociolinguistique, en contact de langues et en Gender Studies.

La revue
L’ouvrage « Studies on Arabic Dialectology and Sociolinguistics » a été dirigé par la chercheuse du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) Catherine Miller. Il réunit plus de cinquante articles liés à divers domaines de la dialectologie arabe moderne. Tous sont des versions révisées et améliorées des articles lus lors de la 12e Conférence de l’Association internationale de dialectologie arabe (AIDA) qui s’est tenue à Marseille en juin 2017.
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