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Société Publié

Des mutations urbanistiques et architecturales opposées à la culture et l’histoire marocaines ?

L’architecture développée pendant le protectorat a balayé les atouts de la médina au profit de constructions occidentales, alors que les besoins des habitants marocains n’étaient pas les mêmes que ceux des Occidentaux.

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La médina d'Essaouira. / DR

En 1956, le Maroc n’a pas seulement retrouvé son indépendance : il a aussi renoué avec une certaine souveraineté sur l’aménagement de ses villes et la conception de ses habitations. A commencer par les villas, prisées par les nouvelles élites marocaines qui ont introduit auprès des architectes et bâtisseurs de nouvelles exigences. C’est ce qu’explique Lucy Hofbauer, historienne de l’architecture, dans une étude sur les «Transferts de modèles architecturaux au Maroc». Elle y évoque la «marocanisation» des villas, au sein desquelles le salon marocain occupe une place centrale, à l’image de celle qui lui est encore réservée aujourd’hui dans les foyers du royaume.

Pourtant, la recherche de l’architecture marocaine n’a pas attendu l’indépendance du Maroc pour être soulevée. «Cette notion existe depuis le début du XXe siècle», corrige l’urbaniste, paysagiste et architecte Rachid Haouch, par ailleurs vice-président du Conseil national des architectes, contacté par Yabiladi. Est-ce l’architecture marocaine qui s’est francisée ou l’architecture française qui s’est marocanisée, lors de la rencontre des architectes français avec la culture et les traditions marocaines ? Pour l’architecte, la réponse est toute trouvée :

«L’architecture française n’a jamais cessé de se marocaniser. Demazières était fasciné par les riads. Il a extériorisé l’architecture marocaine, plutôt introvertie, pour élaborer le centre-ville de Rabat.»

Rachid Haouch, urbaniste, paysagiste et architecte

L’habitation marocaine se caractérise en effet par son introversion : «fermée à l’extérieur, d’une part pour des raisons de chaleur et, d’autre part, elle est fermée aux regards et aux signes ostentatoires», précise Lucy Hofbauer.

10 000 ans d’histoire de la médina

Un autre architecte français, Michel Ecochard, fervent défenseur de l’habitat social au Maroc, va quant à lui s’inspirer de la médina pour répandre ce qu’il appellera le «huit à huit», inventant ainsi la maison marocaine à travers sa conception de la médina.

«La politique proposée pour le logement des populations marocaines, jusque-là agglomérée dans de gigantesques bidonvilles, est fondée sur l’observation attentive des usages et des coutumes en matière d’occupation de l’espace (…) et sur l’utilisation d’une ''trame sanitaire'' de huit mètres par huit (…) l’objectif étant de loger en définitive les habitants dans des immeubles collectifs», lit-on dans le «Dictionnaire des orientalistes de langue française» (éd. Karthala, 2008). Un siècle plus tard, Rachid Haouch estime que le choix de Michel Ecochard a «vidé la médina marocaine de tout son sens». 

Pendant le protectorat, l’urbanisme est en effet entièrement conçu par et pour les Français et les Marocains, appelés «Indigènes», sont relégués dans la très étroite médina. «Une fois que les Français sont partis, ce sont ces mêmes Marocains qui ont investi les immeubles et les villas que ces derniers avaient laissés», précise Rachid Haouch. C’est à partir de cette réappropriation de l’espace public – urbanistique autant qu’architecturale – que les Marocains adapteront leur mode de vie à l’architecture occidentale, «bien plus que les architectes».

Ou plutôt, «réadapteront». Car les Marocains, initialement, ne sont pas disposés à la vie en appartement. «Il faut bien comprendre que nous avons derrière nous 10 000 ans d’histoire de la médina. Ce n’est pas dans notre histoire culturelle et dans notre identité collective que de vivre en appartement. Le Marocain ne peut pas comprendre que quelqu’un puisse vivre au-dessus de son toit parce que dans la longue histoire de la médina, chacun possède son ciel», souligne Rachid Haouch.

De la nécessité d’avoir des habitats adaptés aux us et coutumes

C’est peu dire que la notion de copropriété a donc du mal à exister, selon Rachid Haouch. «Il y a une culture de l’espace public et du vivre-ensemble qu’on a du mal à digérer parce que notre rapport au vivre-ensemble est fondé sur celui de la médina ; de même qu’on a du mal à construire un quartier qui réponde à la mentalité marocaine parce que c’est une mentalité plurielle : il y a celle issue de l’histoire millénaire, et celle qui s’est occidentalisée.»

En parlant d’Occident, Rachid Haouch déplore l’occidentalisation des conceptions architecturales et urbanistiques marocaines, estimant que les besoins de l’habitant marocain, qui ne sont pas forcément ceux de l’habitant occidental, ne sont pas pris en compte. «On occidentalise pour occidentaliser parce que la référence de la mondialisation, c’est l’occidentalisation. Or il est fondamental de comprendre les comportements des gens pour leur inventer un habitat», soutient l’architecte, lui qui s’inquiète d’une éventuelle disparition du vécu de la médina et va même jusqu’à s’en remettre… à la jet-set de Marrakech !

«Quand elle a découvert Marrakech, la jet-set a refusé l’architecture occidentale au profit des traditions marocaines; d’une certaine authenticité. Les autorités ont vidé la médina de ses habitants face à la ruée que représentaient les riads. Il y a vingt ans pourtant, personne ne parlait des riads. Depuis, ils ont pris une valeur faramineuse !»

Rachid Haouch, urbaniste, paysagiste et architecte

Selon Rachid Haouch, le concept de la médina fait l’unanimité au sein des architectes-urbanistes «du monde entier», dont ils avaient reconnu les atouts non négligeables lors d’un congrès à Istanbul en 1995. «La médina a un pouvoir intégrateur, environnemental et balaye la notion d’apparence – riches et pauvres vivent dans le même endroit. Il s’agit d’une discrétion comportementale très importante et dont le Maroc a hérité». Et qu’il faudrait donc préserver.

Article modifié le 2020.01.31 à 15h01

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