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Culture Publié

Fikra #40 : L’intégration des artistes migrants au Maroc, tout un chantier à bâtir

Les artistes migrants et réfugiés peinent à se faire entendre auprès des autorités. Leurs maigres cachets et la faible fréquence de leurs représentations sont combinés à leur invisibilité sur la scène culturelle et artistique, ainsi que dans la politique migratoire. Une situation qui les maintient dans la précarité.

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Photo d'illustration. / DR

Suffira-t-il de quelques festivals et autres manifestations culturelles pour donner aux artistes toute la latitude nécessaire au déploiement de leur art ? A quelques jours du lancement officiel de l’évènement panafricain «Capitales africaines de la culture», nombreux sont les artistes africains à se sentir mis au ban de la scène culturelle marocaine, à commencer par les migrants.

«Il n’y a pas au Maroc de politique d’intégration des artistes, aussi bien marocains qu’étrangers. Les opportunités pour les artistes migrants sont soit trop faibles ; soit inaccessibles», nous dit Onésiphore Nembe, directeur de publication du journal marocain Afrique Progrès Magazine et auteur d’une enquête de terrain sur l’intégration des artistes migrants au Maroc. Si beaucoup d’artistes migrants ont été régularisés à travers l’obtention d’une carte de séjour, ils n’ont pas pour autant reçu une carte professionnelle d’artiste délivrée par le ministère de la Culture et de la communication. Ce petit sésame a pourtant toute son importance pour les artistes au Maroc, de surcroît migrants : elle leur permet, ainsi qu’aux techniciens et administrateurs travaillant dans le secteur artistique, de bénéficier de subventions, d’une formation et d’infrastructures adaptées à leur travail, ainsi que d’une protection sociale.

«Ils ont été nombreux à la demander. Le fait de ne pas en bénéficier justifie les petits cachets qu’on leur donne. Comment peuvent donc se prévaloir de leur statut d’artistes ? On leur a effectivement donné des cartes de séjour, mais pas des cartes professionnelles d’artistes. C’est comme si on leur disait : ''Ok vous êtes autorisés à vivre ici, mais ne vivez pas en faisant ce que vous aviez l’habitude de faire''», déplore Onésiphore Nembe. «Compte tenu de la politique migratoire menée ces dernières années, le ministère de la Culture aurait pu prendre sous son aile ces artistes migrants», estime-t-il.

Des cachets qui ne permettent pas de vivre décemment

«Le changement c’est qu’on a eu la carte de séjour. Artistiquement parlant, rien n’a changé parce qu’il n’y a pas une politique d’épanouissement des artistes étrangers», témoigne Didier Kabeya Misitu dans l’enquête. Les conditions difficiles des artistes migrants, cet homme les connaît bien : il a joué dans des cabarets pour seulement 170 dirhams la soirée. La faiblesse des cachets est en effet une entrave à l’épanouissement des artistes migrants, d’autant qu’il faut souvent partager les gains avec les autres membres du groupe. Ils touchent généralement entre 100 et 200 euros chacun, selon les estimations d’Onésiphore Nembe suite à ses entretiens avec plusieurs artistes migrants.

«En ce qui concerne le cachet de ces artistes quand ils arrivent à décrocher un contrat, il dépasse rarement la moyenne de 8 000-10 000 dirhams à partager entre tous les membres du groupe. Du coup pour arriver à satisfaire les exigences financières, il faut aller jouer dans des clubs un répertoire autre que le leur», lit-on dans l’enquête.

En plus des loyers et des charges, il leur faut également payer des salles adaptées pour s’entraîner avec leurs instruments, à hauteur environ de 120 dirhams la séance d’une heure. «Leurs conditions sociales et financières ne leur permettent pas de dépenser cette somme, d’autant qu’une seule séance d’entraînement ne leur suffit pas. Ils s’entraînent donc très peu. De plus, l’offre culturelle qui leur est faite est très maigre : ils n’ont que six mois d’activité par an et entre cinq et huit prestations annuelles», précise Onésiphore Nembe.

Très peu de mobilité professionnelle

Seule exception dans ce paysage morose : la Fondation Orient-Occident, à l’origine de la création du festival Rabat Africa, organisé chaque année à l’occasion de la journée mondiale des réfugiés. «Cet évènement a permis de donner leur chance à beaucoup de migrants, y compris à des migrants qui n’étaient jamais montés sur une scène», salue Onésiphore Nembe.

Autre écueil à l’émergence d’une scène artistique migrante : les contraintes dans la mobilité professionnelle. Dans le cas où un migrant ou un réfugié décrocherait un contrat pour se produire à l’étranger, notamment en Europe, ces derniers sont très souvent freinés dans leurs ambitions faute de passeport. «Ce constat aura été récurrent lors des rencontres avec les artistes. Nombre d’entre eux s’insurgent du manque de mobilité professionnelle des réfugiés et migrants dont la carrière ne peut évoluer malgré leur talent reconnu (…) Ces artistes (…) sont limités sur le territoire marocain, à croire que la liberté de circuler n’est pas pour eux», souligne l’enquête.

D’après les entretiens menés par Onésiphore Nembe avec des migrants et des réfugiés, plusieurs n’ont pas pu se rendre en Espagne, en France ou en Italie car ils n’étaient pas détenteurs d’un passeport, voire parfois de simples documents d’identités, perdus lors de leur traversée migratoire. «Ils auraient pourtant toute la latitude pour exprimer leur talent et être courtisés par des organisateurs d’évènements», souligne Onésiphore Nembe. Les réfugiés ne bénéficient pas non plus d’un titre de voyage, documents qui tiennent lieu de passeport et permettent ainsi à ses titulaires de voyager en dehors de l’Etat où leur statut de réfugié a été reconnu et où ils résident habituellement.

«La politique migratoire et culturelle est-elle menée de sorte que les artistes migrants et réfugiés ne puissent pas voir au-delà des frontières marocaines ? Ce sont autant de questions que nous nous posons», conclut Onésiphore Nembe.

L'auteur
Onésiphore Nembe est un écrivain et journaliste camerounais, directeur de publication du journal marocain Afrique Progrès Magazine. Il travaille avec le LMI MOVIDA pour renforcer le dialogue entre journalistes, chercheurs et acteurs de la société civile sur les questions migratoires. Il est l’auteur de huit ouvrages, dont « Mémoire d’un voyage dans les méandres de l’absurde » (Éditions APARIS, 2012), dans lequel il raconte son parcours de migrant.
Le projet
L’article de Onésiphore Nembe a été publié dans le cadre du projet « LMI MOVIDA : Mobilités, Voyages, Innovations et Dynamiques dans les Afriques méditerranéenne et subsaharienne » initié en 2016 entre quatre pays : le Sénégal, le Burkina Faso, le Maroc et le Niger. Il s’interroge sur la manière dont les nouvelles formes de mobilités contemporaines contribuent à redéfinir les hiérarchies sociales et à recomposer les territoires, entre autres.
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