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Culture Publié

Comment le Protectorat a chamboulé la médina de Fès [Interview]

Si elle visait officiellement à préserver l’héritage culturel de la médina de Fès, la politique patrimoniale des autorités coloniales en a aussi défiguré des pans entiers. Des remparts furent détruits pour construire des logements pour les Européens, et l’artisanat, sous l’impulsion de mutations économiques, s’est peu à peu mécanisé.

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Vue sur la médina de Fès à l'époque du Protectorat. / DR

Charlotte Jelidi est historienne de l’art, spécialiste du monde arabe. Elle est l’auteure d’une thèse intitulée «Fès, la fabrication d’une ville nouvelle. 1912-1956», dans laquelle elle revient sur les caractéristiques de Fès, considérée à l’époque du protectorat comme une «ville nouvelle», et les mutations sociales, économiques, urbaines et architecturales qui ont marqué la capitale culturelle et spirituelle marocaine et sa médina.  

Quelles caractéristiques ont fait de Fès, à l’époque du protectorat, une «ville nouvelle» ?

Fès a été planifiée dans le cadre de la politique urbaine menée par le maréchal Lyautey, qui visait à construire des villes en dehors de la médina pour la protéger de la destruction, dans le but de ne pas réitérer l’expérience qui avait été menée en Algérie, où la kasbah avait été détruite – l’idée étant au Maroc de créer un protectorat, non pas un système colonial.

La particularité de la médina de Fès, c’est que comme elle était située dans un territoire qui n’était pas pacifié, il a fallu beaucoup de temps pour faire sortir la ville de terre parce que les Français ne voulaient pas y habiter. Les Français qui habitaient Fès ne voulaient pas sortir de la médina car ils craignaient que les évènements de 1912 se reproduisent. Ces derniers font référence à la rébellion des soldats du sultan contre l’armée française, et au massacre de la population française et israélite qui s’en ai suivi. Les Français avaient donc peur de sortir de la médina, ce qui explique que les premiers terrains de Fès, ville nouvelle, ont été lotis par des Fassis : des Marocains qui, eux, ne craignaient pas d’être massacrés. 

Comment la politique patrimoniale mise en place à Fès à cette époque a-t-elle bouleversé le paysage de la médina, notamment par des mutations sociales et économiques ?

Le cas de Fès est assez paradoxal : il y eut d’un côté une politique patrimoniale assez forte, à travers la protection de la ville et des remparts ; mais de l’autre, lorsqu’il a fallu créer un lotissement, on l’a fait sans hésiter à déclasser une portion des remparts. Il y eut donc à la fois une politique patrimoniale qui visait à ménager des vues, à mettre en valeur le patrimoine de la ville, mais celle-ci n’a pas pour autant abouti à une cristallisation des formes anciennes ; la médina a continué à s’agrandir au sein de ses remparts. Quand on regarde les plans à l’époque de la colonisation, on se rend compte qu’il y avait des jardins entre les remparts et le noyau urbain ancien, mais ils ont tous disparu pendant la colonisation. La ville a continué à se développer malgré tout, et c’est justement ça le paradoxe : certes, la ville n’a pas été détruite comme la kasbah d’Alger, mais il y a eu des modifications substantielles, notamment sous l’impulsion du protectorat qui a engagé d’importants travaux en créant des lotissements à l’intérieur et à l’extérieur des remparts, tout en générant des difficultés importantes.

Les mutations sociales dont je parle dans ma thèse sont essentiellement liées au fait que la population bourgeoise fassie qui en avait les moyens est partie de la médina ; soit à l’extérieur des remparts, soit à Casablanca. Ce sont donc les populations pauvres, en partie, qui sont restées dans la médina. Les changements économiques sont liés quant à eux à la transformation de l’artisanat, qui ont engendré une mécanisation progressive des pratiques.

La communauté scientifique, à laquelle vous faites référence dans votre thèse, a soutenu que la politique menée par le maréchal Lyautey était guidée par une volonté «d’empêcher les Marocains d’accéder au confort à l’européenne». Quels ont été les marqueurs de cette politique ?

Dans les années 70, on a parlé de ségrégation urbaine parce que, pendant longtemps, l’histoire de cette ville a été écrite à partir des plans et non pas des archives locales. Effectivement sur les plans, on a d’un côté la ville nouvelle, qu’on qualifie souvent à tort de «ville européenne» – c’est en tout cas comme ça qu’elles étaient nommées sur certains plans – et de l’autre côté, on a les «villes indigènes». L’emploi de ces deux termes laisse supposer qu’il y avait d’un côté des Marocains dans la médina et de l’autre des Européens installés dans la ville nouvelle. Longtemps, l’historiographie a parlé de ségrégation – l’anthropologue américano-palestinienne Lila Abu-Lughod a même parlé d’apartheid urbain. Or dans ma thèse, j’ai montré que les choses n’étaient pas si tranchées que ça. Il y avait effectivement des frontières sociales très fortes, mais on ne peut pas parler, à mon sens, d’un apartheid urbain.

Quant à la ségrégation, elle était plus sociale que raciale, même si encore une fois on a eu des discours coloniaux très racistes, très racialistes. Concrètement, en 1941 par exemple, lorsque la politique du maréchal Pétain a été appliquée au Maroc, la population de la communauté juive n’a plus eu le droit d’acquérir des biens et de posséder des terres, en théorie. Mais dans la pratique, pour assurer la promotion et le développement des quartiers industriels, on a laissé la population juive accéder aux biens. Il y a donc d’une part la législation ; d’autre part la manière dont elle est appliquée sur le terrain.

Autre exemple : la première vente de terrains à Fès a été interdite aux Marocains. Dans les textes, c’était très clair : on vendait des terrains seulement aux Européens. Mais lors de cette vente, aucun terrain n’a été vendu car ces derniers ne voulaient pas sortir de la médina. De manière pragmatique, l’autorité coloniale s’est rendue à l’évidence qu’elle ne pouvait pas interdire aux Marocains la vente de terres, au risque de ne jamais voir les villes nouvelles se développer. Encore une fois il y a une différence entre l’idéologie et la réalité des faits : on n’avait pas très envie que les Marocains sortent de la médina, mais il fallait bien qu’ils sortent quand même parce que sans eux, la ville nouvelle n’aurait pas pu être développée.

Nous savons que l’art a été un outil de propagande durant la colonisation. A lire vos travaux, le patrimoine a aussi été au service de la propagande coloniale. Par quels procédés ?

Le patrimoine servait à matérialiser la «politique indigène» du protectorat. Lyautey disait : «nous ne faisons pas de la colonisation ; nous établissons un protectorat pour protéger la population marocaine. Et parce que nous voulons protéger la population marocaine, nous allons protéger son héritage culturel.» C’est en ça que le patrimoine a été utilisé : c’était aussi une manière de s’assurer la coopération de l’élite marocaine. Mais dans la réalité des faits, lorsqu’il fallait déclasser un bout de rempart pour faire construire un lotissement, ça ne posait pas de problèmes. Il y eut au Maroc une très grande différence entre ce qui était de l’ordre du discours, avec une propagande très forte, et la réalité des faits. Oui on a protégé les remparts, mais cette médina a été profondément transformée pendant l’époque coloniale, avec la création de nouveaux bâtiments, de nouvelles voies…

La médina de Fès fait depuis quelques années l’objet de vastes rénovations. Pensez-vous qu’il s’agisse pour le Maroc de renouer avec ses traditions proprement marocaines et de redonner à la médina une authenticité propre au pays ?

L’authenticité, ça n’existe pas. C’est une notion galvaudée. Dans l’histoire contemporaine, on a toujours des moments comme ça où les gouvernements disent qu’ils vont renouer avec les arts traditionnels. Lyautey disait ça, Hassan II l’a dit aussi… Je crois que c’est beaucoup de l’ordre du discours.

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