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Environnement Publié

Maroc : Les parcs nationaux, sources de tensions entre tribus amazighes et autorités locales

Chercheur associé au centre Jacques Berque, David Goeury explique que des conflits ont été sciemment provoqués entre les tribus amazighes et les autorités locales pour exploiter les ressources forestières des parcs nationaux, en l’occurrence celles du Parc national du Haut-Atlas Oriental.

Temps de lecture: 4'
Le Parc national du Haut-Atlas, dans l'Oriental. / DR

David Goeury est l’auteur de trois articles sur les parcs nationaux du Maroc et les conflits dont ils sont le théâtre. Hormis les revendications environnementales liées à la préservation de la biodiversité, des revendications politiques ont émergé du côté des tribus amazighes, qui s’estiment lésées et marginalisées par les autorités.

Dans quel contexte le Parc national du Haut-Atlas Oriental a-t-il été imposé aux populations défavorisées ?

Les parcs nationaux – et ce n’est pas une spécificité marocaine – n’ont quasiment pas fait l’objet de politiques de développement car les autorités ont voulu préserver, soi-disant, un état de «nature» qui en réalité est une construction purement artificielle. Le Maroc est certes pionnier dans la création des parcs nationaux, mais c’est un projet qui s’inscrit dans une perspective coloniale avec une législation pionnière en 1934 : par exemple, la création du parc national du Toubkal en 1942, dans la région de Marrakech, visait à protéger une zone montagneuse isolée où la population vivait, selon les autorités coloniales, selon des modalités archaïques «qu'il s'agissait de maintenir dans leur état existant».

Il y eut vraiment une négation même du principe de développement et des relations très complexes entre les populations et la biosphère. Il s’agit de populations d'agriculteurs et d’éleveurs qui ont su établir une relation productive avec une biodiversité fragile tout en maintenant les grands équilibres écologiques, notamment par les institutions tribales et le principes des agdals (pâturages collectifs gérés selon les conditions climatiques). Or les autorités coloniales ont décrété que ces populations étaient une menace : au lieu de développer des situations intégratives en mettant en place des activités permettant aux habitants d’assurer la préservation des équilibres biophysiques, de faune et de flore, on a eu une politique qui s’est inscrite dans la répression et l'interdiction de pratiques historiques.

A l'indépendance, la situation s'est complexifiée avec la législation de 1976 qui a donné à la commune les missions de conservation, d'exploitation et de mise en valeur du domaine forestier (article 30). Les droits d’exploitation des ressources forestières sont devenus une ressource fiscale de premier plan. Le problème, c’est que les ressources forestières n’appartiennent pas à la commune, mais à des ayants droit, c’est-à-dire des tribus, ou des confédérations de tribus, qui ne se situent pas à la même échelle que la commune. Or localement, comme à Anemzi, les élus ont sciemment organisé des conflits entre les ayants droits et l'administration forestière, notamment via la manipulation de documents administratifs et la diffusion de rumeurs.

Lors de la création du parc national du Haut Atlas Oriental de 2004, ces tensions se sont accrues dans la commune d'Anemzi, alors que la commune d'Imilchil au sud du Parc, qui n'a pas de ressources forestières, connaît une multiplication d'initiatives de développement local avec le soutien du Haut Commissariat aux Eaux et Forêts. 

Justement, le rôle des autorités coloniales a été crucial dans la gestion de ces espaces, mais pas de la manière dont les tribus l’auraient espéré…

Dès 1917, les autorités coloniales ont transposé au Maroc un modèle français de gestion des espaces forestiers avec la création d'une direction des Eaux et Forêts. On a considéré que la forêt relevait du domaine public et qu’elle devait être sous l’autorité de l'administration centrale pour protéger les cours d'eau. Du fait que les forêts permettent de stabiliser les sols, de lutter contre l’érosion, il a été considéré qu’elles devaient être gérées selon une planification de reproduction au service de l'Etat, seul à même d'en assurer une gestion optimale en faisant le lien entre Eaux et Forêts. 

Les confédérations de tribus qui possédaient ces forêts, qui y avaient établi des règles de pâturage, qui organisaient la gestion de ces espaces selon le principe des biens communs, se sont retrouvées sous l’autorité de l'administration forestière coloniale. Cette dernière a développé une politique conservatrice basée sur l'interdiction et la sanction. Les savoir locaux et les usages locaux ont donc été considérés comme des menaces (risques de surcoupe, de surpâturage, de destruction de l’espace forestier…). In fine, au lieu de mettre en place un climat de négociation entre l'administration des eaux et forêts et les tribus, on a fait émerger un climat de tensions, par la force du droit, en estimant que les tribus devaient se plier à l’autorité.

Aujourd’hui, cette mémoire reste très vive même si le Haut Commissariat aux Eaux et Forêt a démultiplié les initiatives participatives depuis une quinzaine d'années. Certains militants amazighs estiment que cette gestion centralisée accélère la dégradation des ressources du fait de l'effondrement de la gestion collective historique via les tribus.

Peut-on considérer aujourd'hui que la protection de la biodiversité est un prétexte dans le but d’obtenir des compensations financières ?

Il y a plusieurs échelles de prétextes. Le Maroc, lorsqu’il s’inscrit dans les politiques contemporaines de protection de la biodiversité, répond aux injonctions internationales et transpose les nouveaux protocoles internationaux. De ce fait, il peut négocier des financements issus de l’aide au développement, soit via les organisations internationales, soit par des services de coopération bilatérale. Ainsi, la nouvelle politique des aires protégées au Maroc se fait grâce à des financements du Fond mondial pour l'environnement et de la Banque mondiale, notamment pour le programme Petits Dons à destination des associations locales.

Localement, des associations se mobilisent pour la protection de la biodiversité et obtiennent à leur tour des financements, soit via le Haut-Commissariat aux Eaux et Forêts, soit via des partenaires internationaux directement. A partir de là, on peut s’interroger sur le type de biodiversité qu’on veut mettre en avant : une biodiversité emblématique liée à une iconographie territoriale magnifiée comme le cèdre ou le mouflon, ou des écosystèmes résilients complexes. Mettre en scène la biodiversité photogénique est souvent privilégiée et devient même la norme à travers le monde à l'image des gorilles du Rwanda.

Les parcs nationaux, en l’occurrence celui du Haut-Atlas Oriental, sont aussi le théâtre de revendications politiques, notamment en faveur de l’identité culturelle amazighe. Pourquoi ?

Au Maroc, plusieurs associations du mouvement amazigh insistent sur l’idée de dire «regardez comment l’Etat nous dépossède de nos droits historiques sur nos terres et nous marginalise». Ces associations accusent les Eaux et Forêts de les déposséder et de laisser émerger des populations animales nuisibles, en particulier les sangliers, qui détruisent les maigres récoltes dans les vallées. Il apparaît alors une situation complexe : ces militants amazighs considèrent que la biodiversité incarne une partie de leur identité et qu’ils ont su la préserver ; de l’autre, ils estiment que le mode de préservation choisie par les Eaux et Forêts s'inscrit dans les rapports de domination qui excluent le bien-être de populations très fragiles. 

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