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Sport Publié

Maroc : Les ultras, un «mouvement protestataire» ?

Depuis quelques années, les gradins sont devenus des lieux privilégiés d'expression politique affranchie et critique envers l'Etat. Au début indécises face à cet élan, les autorités cherchent à empêcher un effet d'entraînement via une répression ponctuelle.

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Photo d'illustration / DR.

Depuis début décembre, les ultras du Raja de Casablanca assistent aux matchs de leur club sans tifo. Après avoir brandi un tifo «Room 101», en référence à la salle de torture du roman «1984» de George Orwell, les autorités de Casablanca ont défendu aux ultras de lever des banderoles dont le contenu n'aurait pas été validé à l'avance par elles.

Les ultras du Raja ont réfuté tout propos débordant du cadre footballistique. Ils ont tenu à préciser que le message était adressé à leur adversaire historique, le Wydad de Casablanca, mais la charge politique de la référence à Orwell a généré des interprétations militantes.

Connus pour leurs actions et leurs discours contestataires, dont le chant «Fi bladi dalmoni» (On ne m'a pas rendu justice dans mon pays) critique envers l'Etat, les ultras du Raja ont visiblement payé le prix de la charge politique de leurs tifos.

Dimanche 22 décembre, plusieurs supporters du Raja de Casablanca ont été arrêtés avant le coup de départ du derby, le «Classico» marocain, qui oppose traditionnellement les deux équipes rivales de la métropole économique, le Raja et le Wydad. Dans un tweet, le compte officiel des Ultras Eagles 06 [ultras du Raja] a dénoncé notamment des arrestations qui, selon des soutiens de l'équipe, seraient liées au «bras de fer concernant les tifos».

 En protestation contre le contrôle exercé par les autorités sur le contenu des tifos, et la volonté de ces dernières de formater le discours ultra en lui imposant un canevas consensuel, les supporters du Raja ont soulevé des banderoles «Insert clean text here» (Insérer un texte propre ici), «Insert logo here» (Insérer un logo ici), «Insert colors here» (Insérer couleurs ici) et «Send for approval» (A envoyer pour validation).

Vers une «politisation» des ultras ?

Les expressions politiques des ultras ont avivé l'enthousiasme au Maroc et au-delà. «Nouveau mouvement social», «porte-voix de la contestation sociale», peut-on lire dans des articles de presse. Les ultras sont vus comme les nouveaux héros du récit de la protestation. La captation, par les ultras, de thèmes politiques, serait l'indicateur d'une plus grande politisation.

Or, les gradins ont toujours rempli une fonction de tribune de la colère et des préoccupations sociales, et les ultras ont souvent fait montre d'une implication occasionnelle, via banderoles et slogans, sur des sujets politiques.

Comme le relève le sociologue Nicolas Hourcade, spécialiste des supporters de football, la politisation des ultras, «souvent superficielle, suit généralement une logique distincte de celle des formations engagées dans l'espace politique. En effet, les ultras souhaitent préserver leur autonomie, et éprouvent de la méfiance vis-à-vis du monde politique». Cette politisation est «largement distincte des forces qui s'affrontent dans l'espace politique, parce que l'idéologie est faiblement structurée dans les tribunes», écrit l'auteur.

A ce titre, loin d'être l'indicateur d'un passage des ultras à la protestation, les tifos, et plus largement le discours et les pratiques contestataires des ultras du Raja sont à inscrire dans la tradition du club, qui au fil des décennies s'est forgé une identité collective «populaire», «rebelle» et rétive contre l'autorité de l'Etat, en miroir de celle de son rival historique, le Wydad de Casablanca.

Par leur action socialisatrice, et à travers cette démarche de construction et de valorisation d'une identité collective, les ultras «se livrent à un bricolage de ces identités afin de légitimer leur combat de supporters et de l'inscrire dans une tradition, celle du club et au-delà celle de la ville, de la région ou du pays, dont ils relisent l'histoire», selon Nicolas Hourcade. Et si affichage d'opinions politiques il y a dans les stades, cela «fait partie de la recherche, plus générale, d'une définition de soi par la mobilisation d'identités collectives».

Crainte de la désectorisation

La disposition des ultras à des poussées contestataires occasionnelles est «innée, [et en relation étroite] avec les composantes-clés [de la pensée ultra] à l'international: anti-autoritarisme; dynamique de groupe; idéalisme abstrait», rappelle le chercheur Robbert Woltering dans un article sur les ultras égyptiens pendant la révolution.

Dans un contexte de profonde crise politique et sociale, ce que l'Etat marocain cherche avant tout à éviter est la désectorisation. Les chants engagés des ultras sont vus comme une forme de participation à la vie publique en dehors des canaux autorisés (syndicats, partis, etc.).

La crainte des pouvoirs publics serait la circulation de chants, de slogans et de répertoires d'action ultras aux mouvements protestataires, voire l'évolution de la mouvance ultra en réseau d'appoint des mouvements protestataires. Les savoirs-faire accumulés par les ultras, souvent en confrontation avec la police, les disposeraient à jouer un rôle crucial.

Les arrestations menées par les autorités contre des ultras du Raja se situent dans la continuité des modes de gestion du supportérisme par les pouvoirs publics marocains, tout en témoignant d'une certaine aggravation des modalité de pacification de la rue : durant les moments de crise, les autorités cherchent à aménager des marges où s’exprimerait la colère des Marocains tout en contenant la contestation, et en empêchant celle-ci de se répandre. En période moins trouble, le seuil de répression est plus bas, et celle-ci s'exerce avec moins de contraintes.

En septembre 2018, après le décès de Hayat Belkacem, jeune femme originaire de Tétouan qui a été abattue par la marine royale en tentant de traverser illégalement vers l'Espagne, les ultras de l'équipe locale Los Matadores avaient organisé une manifestation en marge d'un match de football. La police n’a pas interdit la manifestation, ni n’est intervenue pour la disperser.

Le lendemain, elle a procédé à l’arrestation de neuf personnes impliquées dans les actes de vandalisme et a convoqué les meneurs du groupe d’ultras pour les sermonner. Les autorités ont notamment reproché aux leaders leur faible capacité d'encadrement, tout en les tenant responsables d'éventuels débordements dans le futur.

Un jour plus tard, les autorités de Casablanca ont tenu une réunion avec les ultras du Raja pour les dissuader de proclamer des chants particulièrement critiques envers l’Etat, lors du match opposant leur club à l’équipe libanaise Salam Zgharta.

Les ultras de Tétouan n’ont pas mené d’autres actions en hommage à Hayat Belkacem, malgré la très forte solidarité externe. Si les groupes d'ultras sont habitués à s'engager pour certaines causes relevant de l'actualité, les initiatives restent ponctuelles du fait, d'une part, de leur secondarité (un groupe d'ultras est principalement tourné vers le football et c'est, en premier lieu, cet engagement qui unit ses membres).

D'autre part, le coût est considérable : quelques mois auparavant, les autorités marocaines ont levé l’interdiction sur les groupes d’ultras. Cette trêve – conditionnelle et conditionnée – a fait entrer les groupes d’ultras dans un rapport négocié avec les autorités, ce qui implique le respect de certaines règles relatives à l’encadrement, à l’organisation, etc.

Cette levée de l'interdiction, décidée sur le mode de la dérogation plutôt que du droit – aucune loi n’autorise ni n’interdit les groupes d’ultras au Maroc – rend le coût de l'action protestataire élevé en cas de débordement : le groupe pourrait être interdit ou dissout. Du moins, il se verrait privé des ressources matérielles et financières dont il bénéficie en étant autorisé. La mesure semble avoir contribué à enclaver les groupes d’ultras, empêchant le développement d'une contestation impulsée par eux, ou dans laquelle ils joueraient un rôle de passeurs.

Les pouvoirs publics ont, à un moment, semblé privilégier l'autorisation et la canalisation à l'interdiction et à la répression, en mettant en place certaines «règles du jeu» tacites ou explicites (organisation, tifos, slogans, etc.). En faisant un pas vers «l'institutionnalisation» des mouvements ultras, les autorités paraissaient vouloir se prémunir des débordements. Mais ceux-ci demeurent ; l'insoumission à l'autorité étant la pierre angulaire de l'identité ultra. Reste alors la répression. Et reste à savoir si celle-ci ne poussera pas les ultras à une plus grande radicalité.

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