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Culture   Publié

Raja-Wydad : Les Ultras, entre inspiration littéraire et philosophique

Disputé samedi, le derby entre le Raja et le Wydad de Casablanca a été marquant par ses buts, mais également par ses tifos. Parmi eux, certains brandis par les Aigles se sont distingués par leurs références à George Orwell ou au grand réalisateur Stanley Kurbick. Autant d’allégories qui donnent de la consistance culturelle voire politique aux rencontres sportives.

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Ph. Raja Athletic Club

Le spectacle a finalement été sur la pelouse autant que sur les gradins, lors d’une remontada historique qui a opposé le Raja et le Wydad de Casablanca, samedi. Les Verts ont arraché une qualification aux quarts de finale de la Coupe arabe Mohammed VI des clubs avec quatre buts partout, au cours d'une rencontre épique où les supporters des deux équipes se sont enflammés. Les temps forts ont évidemment été ceux des quatre buts marqués de part et d’autre, mais également ceux des tifos pris en image.

En effet, l’un du Raja a fait référence à la «chambre 101», décrite par George Orwell dans son roman «1984». Un second a représenté Alex, personnage principal d’«Orange mécanique», chef-d’œuvre du cinéma d’anticipation réalisé par Stanley Kurbic en 1971. Des images qui ont largement été relayées à la fin du match, à travers des publications où les Rajaouis se sont félicités du jeu de leur équipe et de la prestation des supporters.

Cinéma d’anticipation et roman de science-fiction s’invitent au match

Rapportée au contexte du match, l’allégorie de la chambre 101 «peut notamment signifier que les supporters du Raja, qui se trouvent dans le virage ''magana'' sur les gradins, s’adressent à ceux du Wydad en leur signifiant qu’ils sont en train de subir la chose qu’ils n’auraient jamais supportée de voir : un échec cuisant de leur équipe», nous explique Abderrahim Bourkia, journaliste, sociologue et responsable de la filière sciences politiques et gouvernance à l’université Mundiapolis (Casablanca).

«Le sens recherché par les supporters dans le cadre de leur interaction est de dire à leurs adversaires ''nous sommes votre pire cauchemar''», souligne celui qui est auteur de la recherche sociologique «Des Ultras dans la ville», consacrée à l’organisation des supporters du Raja.

«De la même manière, la référence à Orange mécanique à travers l’image d’Alex peut être cette séquence du film, où l’on voit le personnage subir (par les institutions) un lavage de cerveau, en regardant de force des images violentes, devant lesquelles il garde les yeux écarquillés», nous explique Abderrahim Bourkia. «C’est ce qui rejoint l’allégorie d’interactions entre les supporters des deux équipes, et où ceux du Raja signifient à ceux du Wydad qu’ils sont obligés de regarder la défaite de leurs joueurs se dessiner devant leurs yeux», nous dit encore l’enseignant chercheur.

Une allégorie à la violence symbolique

Dans «1984», George Orwell décrit le système de fonctionnement de Big Brother, où la «chambre 101» est consacrée à la torture. Toute personne recrutée au service de Big Brother et qui montrerait des signes d’indiscipline y est soumise à des sévices, à travers lesquels elle est confrontée à sa plus grande frayeur. «Ce qui se trouve dans la salle 101, c’est la pire chose qui soit au monde», décrit le mystérieux agent O’Brien dans le livre.

«La pire chose au monde varie d’un individu à l’autre. On peut être enterré vivant, brûlé, tué par noyade, par empalement ou de plusieurs autres manières. Il y a des cas où c’est quelque chose de moins fatal, mais dont la douleur ou la peur est insupportable.»

O’Brien dans «1984» - George Orwell

Dans ce roman, Julia et Winston Smith, qui a une peur bleue des souris, passent par cette pièce pour ne pas s’être conformés aux règles rendant leur amour impossible. «Personne ne résiste à cette torture et chacun renie absolument tout, et c’est par ce reniement que les gens sont brisés». En effet, Winston Smith est enfermé avec des souris dans la pièce. Rien que pour mettre fin à cette séance, il culpabilise Julia en exhortant les gardes de s’en prendre à elle, ce qu’elle fait de son côté également.

Dans une adaptation de ce roman par le réalisateur américain Paul Nickell en 1953, le film éponyme se termine d’ailleurs par les retrouvailles des deux amants après leur passage de la chambre 101. Julia et Winston Smith en sont complètement changés, résignés et ne se reconnaissent presque plus.

Le football, un terrain fertile de réflexion

Si le football a repris des références artistiques, littéraires et politiques à travers son histoire, que ce soit dans les gradins ou sur le terrain, la réflexion de penseurs, d’auteurs ou d’écrivains a tout autant puisé une partie de son inspiration dans le sport.

Ainsi, George Orwell fait référence au football dans l’un de ses articles, publié en 1945, pour affirmer que le sport est un «simulacre de guerre», contrairement aux valeurs de mixité sociale et d’entraide que d’autres penseurs voient dans les disciplines sportives. Consterné par la dimension politique donnée au ballon rond, au lendemain de la Seconde guerre mondiale (1939-1945) et surtout par le rôle des commentateurs et leurs positionnements, il écrit :

«Je suis toujours stupéfait d’entendre des gens déclarer que le sport favorise l’amitié entre les peuples, et que si seulement les gens ordinaires du monde entier pouvaient se rencontrer sur les terrains de football ou du cricket, ils perdraient toute envie de s’affronter sur les champs de bataille.»

George Orwell

C’est ainsi qu’il fustige : «On joue pour gagner, et le jeu n’a guère de sens si l’on ne fait pas tout son possible pour l’emporter (…) Dès que le prestige est en jeu, dès qu’on commence à craindre de se couvrir de honte soi-même, son équipe, et tout ce qu’elle représente si l’on est perdant, l’agressivité la plus primitive prend le dessus.»

Plus loin, George Orwell écrit que «dès lors que l’on suscite un violent sentiment de rivalité, l’idée même de jouer selon les règles devient caduque (…)». Selon lui, «même lorsque les spectateurs n’interviennent pas physiquement, ils tentent au moins d’influencer le jeu en acclamant leur camp et en déstabilisant les joueurs adverses par des huées et des insultes». Il en déduit ainsi qu’«à un certain niveau, le sport n’a plus rien à voir avec le fair-play (…)».

S’inspirant des réflexions de Karl Marx et d’Antonio Gramsci sur le capital, la consommation et l’hégémonie économique, l’écrivain rappelle que la frénésie autour du football n’est pas ancienne dans l’histoire de l’humanité, mais qu’elle s’est élargie au XXe siècle. «Par la suite, le sport est devenu, notamment en Angleterre et aux Etats-Unis, une activité drainant d’importants capitaux, pouvant attirer des foules immenses et éveiller des passions brutales, et le virus s’est propagé d’un pays à l’autre», écrit-il. 

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