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Société Publié

Maroc : Comment les femmes étaient-elles éduquées à l'époque du protectorat ?

Le protectorat français au Maroc n’a pas réellement favorisé la scolarisation des filles. Il s’est au contraire inscrit dans le choix des autorités coloniales de maintenir l’ordre social établi, ainsi que les traditions et us et coutumes de la société marocaine.

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Photo d'illustration. / DR

C’est un poncif qui a la vie dure, notamment auprès des tenants d’une certaine image d'une France émancipatrice : la colonisation a favorisé la scolarisation et l’éducation. Une idée reçue balayée par l’anthropologue Naïma Chikhaoui, également professeure des universités à l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine à Rabat, au motif que les autorités coloniales auraient fait le choix en réalité de préserver l’ordre établi au sein de la société marocaine d’alors : les garçons au travail ; les filles à la maison.

«La France s’est alignée sur l’état des lieux de la société marocaine à l’époque, la place et le rôle des femmes. Si la scolarisation a été encouragée, on ne peut pas dire qu’elle ait été massifiée. Le fait historique établi, c’est que la scolarisation des filles a été orientée dans un but précis : leur apprendre à instaurer leur rôle de futures mères et épouses – on ne parlait même pas de citoyennes ! L’expérience de la scolarisation pendant cette période s’est alignée sur ce postulat», explique à Yabiladi Naïma Chikhaoui. L’ouverture vers une scolarisation des filles s’est en effet inscrite selon une stratégie telle qu’il «fallait absolument respecter les traditions selon lesquelles les filles étaient destinées à certains rôles sociaux, en l’occurrence le fait d’être mères et épouses».

«On leur offrait une scolarisation qui correspondait à l’esprit de la philosophie ennahdha ; la renaissance arabe. Cela afin qu’elles puissent répondre à leur rôle traditionnel tout en étant lettrées, ce qui répondait à un constat global selon lequel le Maroc, entre autres, fut colonisé parce qu’il était fragilisé par l’analphabétisme notamment.»

Naïma Chikhaoui 

Apprendre, oui, mais pour maintenir l’ordre établi

Un constat que partage l’historienne canadienne Christine Chevalier-Caron, dans une étude intitulée «Femmes et éducation au Maroc à l’époque coloniale (1912-1956)» (2017) : «Les programmes élaborés étaient principalement axés sur l’enseignement moral et domestique, dans le but de préparer les élèves à leur futur rôle d’épouse et de mère, et pouvant être modelés selon les volontés des pères de famille.» Plus encore, l’historienne souligne que «le Protectorat a quant à lui négligé l’éducation des jeunes musulmanes».

Une exagération, estime Naïma Chikhaoui, qui revendique le caractère historique de «l’encouragement des écoles dites musulmanes durant la période coloniale au Maroc». Et d’ajouter : «Toutes les grandes villes marocaines ont compté leurs écoles musulmanes. Il y avait certes moins de filles que de garçons, mais le protectorat n’a nullement agi dans ce sens. Effectivement, l’éducation et la scolarisation qui fut ouverte aux filles n’était pas très ambitieuse, mais le pouvait-elle vraiment ?» L’anthropologue s’en remet à nouveau au choix des autorités coloniales françaises de ne pas «déstabiliser» la structure de la société marocaine à l’époque, «en évitant de bouleverser certaines traditions».

Naïma Chikhaoui convient toutefois que cette position «déconstruit totalement les fondements qui ont justifié le mouvement colonialiste de façon générale, à savoir celui d’émanciper et de créer un mouvement, une dynamique de progrès, loin de là. Il ne faut pas s’y tromper : c’était beaucoup plus un protectorat à vocation économique et géostratégique».

Une discrimination consolidée

Ainsi, le protectorat a consolidé les discriminations palpables de la société marocaine, à rebours des principes d’accessibilité à tous et d’équité, aussi bien entre les filles et les garçons qu’entre les différentes couches sociales. «Les Marocains ne jouiront pas alors de manière égale de cette nouvelle opportunité d’accès à l’école. L’école enracinera les discriminations sociales et ce sont les enfants des ''Falah'' et des campagnes qui en pâtiront, et encore plus les filles que les garçons. Ce privilège de la chose scolaire nouvelle profitera alors plus aux fils des hommes du ''makhzen'', des notables et des grands commerçants et à une petite minorité des filles issues des mêmes milieux», analyse Naïma Chikhaoui dans une étude intitulée «Du droit à l’école à la reconnaissance de l’adolescence pour la jeune fille marocaine» (2007).

«Les filles traîneront le pas quant à un accès égal à l’école, en dépit de l’évolution via l’ouverture d’écoles, notamment rurales, car les structures sociales traditionalistes et discriminatoires n’auront pas changé avec l’ère coloniale. Cette dernière souvent citée comme facteur déclencheur de la scolarisation des filles au Maghreb et au Machreq (Orient), va plutôt initier un processus condamné à être long pour les femmes qui embrassent l’école dans l’iniquité.»

Naïma Chikhaoui

L'anthropologue de conclure auprès de Yabiladi : «La scolarisation des filles durant le protectorat n’était effectivement pas basée sur un référentiel émancipatoire des femmes. Si on avait eu un autre référentiel, on aurait agi sur les mentalités, sur la légitimité et le droit à la scolarisation, alors qu’en réalité, cette revendication est arrivée de façon assez tardive. C’est un fait historique qu’il faut prendre en considération. Cette iniquité s’est aussi exprimée à travers la vision globale que nous avions de la chose scolaire pour les filles.»

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