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Culture Publié

Comment le cinéma français a brossé le portrait des Arabes en France [Interview]

Dans une étude intitulée «Aspects et représentations du personnage arabe dans le cinéma français», l’historien Julien Gaertner revient sur l’image des personnages d’origine maghrébine véhiculée par le septième art. Grand écart depuis le cinéma colonial jusqu’à nos jours.

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Une scène du film «Indigènes» (2006), de Rachid Bouchareb, avec Jamel Debbouze, Samy Naceri, Roschdy Zem et Sami Bouajila. | DR

Globalement, quelle image le cinéma véhicule-t-il des personnages arabes ? Quels préjugés maintient-il de ces personnages ?

L’image de l’«Arabe» dans le cinéma français a démarré pendant la période coloniale, dès l’invention du cinéma. Les frères Lumière vont engager des opérateurs, qui vont faire le tour du monde et aller notamment dans les colonies maghrébines pour faire des premières prises de vue. C’est à ce moment qu’ils vont prendre conscience du potentiel du cinéma colonial. Du début des années 1920 jusqu’au début des 1950, il y a un genre qui est celui du cinéma colonial. Il retrace l’aventure de légionnaires français dans les colonies au Maghreb. Ce sont des films dans lesquels les Arabes ne sont que des éléments de décoration, des faire-valoir ; la plupart du temps, des femmes, des prostituées ou des moukères soumises aux légionnaires français.

D’où cette image du cinéma est-elle héritée ?

Elle est héritée de tout l’imaginaire précédent, c’est-à-dire des cartes postales coloniales. Le cinéma a ainsi hérité de toute une somme de représentations qui vont plus ou moins varier avec l’air du temps. Après la décolonisation, dans les comédies des années 1970, qui font d’énormes succès en salles, beaucoup de films sont tournés au Maghreb, dans des décors exotiques dans lesquelles l’Arabe reste une figure exotique un peu lointaine… Le premier tournant post-colonial dans le cinéma français fut de montrer l’Arabe sous un visage comique.

Comment le cinéma s’est-il calqué sur l’opinion publique dans sa perception des Arabes ?

L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 coïncide avec les premiers succès électoraux du Front national. On sent bien que le cinéma, comme l’opinion publique, se crispe sur le personnage de l’Arabe immigré qui prend la figure du délinquant. Ce fut véritablement le premier tournant. Dans les années 70, on pense encore que l’immigration est un phénomène provisoire, que les travailleurs immigrés vont rentrer chez eux, et que quelque part on peut en rire, on peut se moquer d’eux ; après tout, ils ne vont pas rester !

Le cinéma va donc se crisper et, à travers une série de films policiers, va représenter l’Arabe, l’immigré maghrébin, comme un danger. Il est souvent dealer, dangereux, manie le couteau, vit dans les bas-fonds de quartiers interlopes… On est dans un cinéma qui véhicule tout un tas de stéréotypes, et qui va très bien marcher.

Au début des années 1980, on retrouve une dizaine de films dans ce style. Le plus exemplaire est certainement «La Balance» (1982), de Bob Swaim. De ce film, jusqu’à «L’union sacrée» d’Alexandre Arcady (1989), l’image dominante de l’Arabe est celle d’un ennemi de l’intérieur, d’un danger pour la République ; une espèce de corps étranger au corps social français. Ce grand mouvement cinématographique a dominé les années 80, aussi bien en termes de nombre de films que d’entrée en salles. Ces films policiers véhiculent l’image du bon policier français qui sauve la nation du "péril arabe".

A quel moment cette image va-t-elle être contrebalancée ?

La fin des années 80 connaît une crise et de moins en moins d’entrées. L’une des solutions pour contrecarrer cette chute d’entrées fut de créer des multiplex à la périphérie des grandes villes. Les distributeurs se rendent compte qu’il y a là un nouveau public. Des films comme «La Haine» (1995) ou «Ma cité va crack-er» (1997) sont des succès inattendus. Ces multiplex, qui attirent une autre sociologie de public que les cinémas de centre-ville, se remplissent. On comprend que les parts de marché peuvent ainsi se gagner dans ces salles. C’est à ce moment-là qu’on assiste à la découverte d’acteurs français d’origine maghrébine, comme Roschdy Zem. On assiste ensuite à l’émergence de nouveaux personnages, dont le plus exemplaire est certainement Samy Naceri et son personnage de Daniel Morales dans la saga «Taxi». On arrive avec un personnage «entre guillemets» arabe : même si le personnage s’appelle Daniel Morales dans le film, on lui attribue tous les signes d’une supposée arabité : on lui donne le maillot de Zidane, on le traite de zouave qui «tape dans la caisse» comme au souk… On est vraiment dans une sorte de marchandisation des origines.

Dans la foulée de films comme «Taxi», sortent toutes ces comédies avec Eric et Ramzy («La Tour Montparnasse infernale» en 2001), puis les films d’action produits par Luc Besson. C’est tout un nouveau genre où la question de l’ethnicité est déplacée. On sent qu’on commence à masquer cette identité peu à peu, puis on voit arriver tout un tas de comédies dans lesquels des acteurs d’origine maghrébine vont se moquer d’une autre minorité : les Asiatiques. On assiste à une espèce de retournement, avec une vague d’acteurs français d’origine maghrébine comme Jamel Debbouze, Roschdy Zem, Samy Naceri, Sami Bouajila, Ramzy Bedia puis, quelques années plus tard, Tahar Rahim. On peut aussi citer le succès d’un film comme «Indigènes» de Rachid Bouchareb (2006), qui va réveiller la mémoire nationale et la participation des Nord-Africains à la Seconde Guerre mondiale, et dont les quatre acteurs d’origine maghrébine vont recevoir des prix d’interprétation à Cannes. On se dit à ce moment-là que le cinéma français reconnaît enfin ses enfants issus de l’immigration maghrébine.

Des actrices comme Leila Bekhti, Hafsia Herzi ou Sabrina Ouazani sont des grands acteurs au même titre que les autres, et leurs origines ethniques ne comptent plus vraiment. On peut dater cette avancée de la fin des années 90, avec le succès de «Taxi», mais aussi avec des démarches d’associations comme le collectif «Egalité», qui avait saisi le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) afin que les médias s’assurent d’une meilleure représentation de la diversité de la société française. Le cinéma a affirmé ce pas notamment avec la création de la commission Images de la diversité, dans la foulée de la sortie du film «Indigènes», qui vise à soutenir des films ou des documentaires qui mettent en avant la diversité de la société française.

Mais ces acteurs n’ont-ils eux-mêmes pas participé à nourrir les clichés dont vous avez parlé ?

Je pense que ces acteurs accordent une grande importance à leur rôle, notamment Jamel Debbouze et Sami Bouajila. C’est peut-être moins le cas d’acteurs comme Samy Naceri, qui avec «Taxi» a peut-être été trop peu conscient de l’identité qu’il véhiculait. Je pense qu’il y a eu avec Samy Naceri un calcul de production : c’est un acteur qui a le teint basané mais les yeux bleus, et qui incarne donc bien ce mélange identitaire. Le fait qu’il ait eu ce rôle, avec ce physique-là, n’était pas complètement innocent. Mais globalement, je pense qu’il y a depuis longtemps une prise de conscience chez les acteurs, qui se protègent de cette image afin de ne pas renvoyer à des stéréotypes.

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