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Les rencontres sur Internet au Maroc : Entre cache-misère sexuel et échappatoire

Les plateformes de rencontre sur Internet change-t-elle les rapports hommes-femmes ou sont plus un reflet de la «misère sexuelle» au Maroc ? C’est ce qu’analyse pour Yabiladi le psychologue clinicien Réda Mhasni, sur la base de son expérience et de témoignages recueillis par notre rédaction.

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Photo d'illustration / Ph. DR.

Les applications et les sites de rencontres au Maroc transforment-ils les interactions sentimentales entre hommes et femmes ? Ce qui en ressort pour le moins est qu’ils constituent un espace où les normes sociales peuvent être brisées, notamment grâce au support (smartphone, ordinateur, tablette) derrière lequel les personnes se sentent en sécurité car insoumis aux jugements conventionnels.

C’est ce que nous explique Rachida*, 27 ans, qui nous confie visiter des sites de rencontre pour faire connaissance avec des gens de pays étrangers, «soit pour apprendre une nouvelle langue, soit pour en apprendre davantage sur la culture d’un pays, avec cette liberté de pouvoir interrompre le contact sans avoir de problèmes dans la vraie vie». «Je n’y vais que quand je m’ennuie et que j’ai envie de parler à des personnes en dehors de mon entourage», nous explique-t-elle.

«Cela dit, j’ai eu une expérience avec un ressortissant étranger, où notre échange s’est développé au fil des mois. Notre amitié s’est renforcée avec le temps et nous avons commencé à avoir des sentiments l’un pour l’autre, mais malheureusement, cela n’a pas abouti au mariage, pour des circonstances indépendantes de notre volonté», souligne-t-elle encore.

Une dualité des usages

Rachida* nous confie également être moins à l’aise avec les applications, à l’image de Tinder. «Je l’ai téléchargée pendant un jour, mais j’ai découvert que la plupart des gens qui me parlaient avaient de mauvaises intentions et je l’ai donc supprimée», nous explique-t-elle.

En revanche, Mounir*, 26 ans, confie à Yabiladi avoir téléchargé une application de rencontres après une rupture amoureuse. «Je voulais d’abord combler le vide émotionnel que cette séparation m’a laissé et mon but était donc de trouver quelqu’un avec qui je pourrais parler pour surmonter cette crise», nous explique-t-il.

Si cet usage est pour lui une forme d’échappatoire affective, le jeune homme ne conçoit pas que l'on puisse envisager une relation sérieuse, voire un mariage, avec une personne rencontrée sur ce type de plateforme. «Ces sites ne sont pas un bon endroit pour trouver un partenaire de vie, mais cela ne signifie pas que les filles qui les visitent soient immorales ou ne peuvent pas être un bon partenaire. J’y ai rencontré des filles très respectueuses, avec des valeurs humaines et nous sommes restés de bons amis», nuance-t-il.

Ce point de vue est d’ailleurs partagé par d’autres utilisatrices, comme Loubna*, 24 ans, qui affirme ne «jamais sortir avec un jeune homme rencontré sur ces plateformes, même si on peut se connaître longtemps dessus». Mehdi*, 30 ans, estime pour sa part, que son utilisation des applications de rencontres «vise d’abord à trouver des plans d’un soir, même si on peut s’apprécier par la suite».

Un espace qui n’obéit pas aux représentations sociales collectives

L’utilisation de ces plateformes au Maroc offre la possibilité de faire des rencontres au-delà des restrictions posées dans l’espace public réel, qui «exclut de facto les femmes comme composante principale du couple», explique à Yabiladi, Réda Mhasni, psychologue clinicien et psychothérapeute. «Ainsi, on va observer davantage des internautes femmes sur ces plateformes, qui constituent également un espace transitionnel, où il n’existe pas d’engagement redouté par beaucoup de jeunes», souligne le spécialiste.

«Sur Tinder, par exemple, les utilisateurs savent qu’ils ne sont pas là pour des relations durables. Mais pour des cas sur Facebook, certaines prises de contact ont abouti à des relations sérieuses, voire à la création de famille», nuance l'enseignant de psychologie à l’Université internationale de Casablanca, montrant ainsi que les comportements diffèrent selon la nature des plateformes.

«Ceci étant, dans le cas du Maroc, cet espace transitionnel qui protège de l’engagement n’est pas uniquement celui de rencontres d’individus qui assument leurs choix et conceptualisent les rencontres d’un soir», explique-t-il. Tinder est également «une plateforme détournée de la rencontre désengagée par une partie des professionnelles du sexe, pour trouver des clients».

«Malgré une certaine évolution des moeurs, le mariage demeure ancré dans notre société, surtout pour les femmes. Il est même une solution économique (et donc une monétisation d’un rapport durable)», indique encore Dr. Mhasni. Certains utilisateurs restent ainsi sous le joug des conventions sociales malgré cet espace libéré des normes traditionnelles. Réda Mhasni l’explique d’ailleurs par le fait qu’on ne soit «pas encore dans une tendance générale de rencontres entre adultes consentants, dont la finalité commune est de passer un agréable moment». 

«Je pense que l’utilisation des réseaux sociaux ou des plateformes de rencontres pour ‘un plan d’un soir’ concerne une minorité de la société marocaine, qu’on peut limiter à deux groupes : de jeunes adultes qui se cherchent ou qui sont dans l’expérimentation, ou des adultes assumés conscients de leurs attentes.»

Réda Mhasni, psychologue clinicien

Autant dire que le recours à l’utilisation de ces plateformes par les internautes marocains revêt une forme de dualité qui posent des questions sur l’évolution des pratiques, des normes sociétales et législatives.

«Nous sommes face à des personnes en âge d’avoir des pratiques sexuelles mais ne peuvent le faire à cause des interdits, du hchouma, du haram et du qu’en dira-t-on. Or, selon les données du HCP, l’âge de mariage au Maroc recul sensiblement (28 ans pour les femmes et 30 ans pour les hommes en moyenne). Donc la question se pose sur la gestion de leur sexualité avant le mariage, ce qui se fait souvent dans une forme de maladresse, de clandestinité et surtout de dangerosité, avec énormément de culpabilité», analyse pour sa part Réda Mhasni.

«Tant que les représentations mentales de la société, en plus des lois, des valeurs et des conventions ne changent pas, ces jeunes ne pourront pas se réconcilier avec leur sexualité et la vivre pleinement.».

Reda Mhasni

Et d’ajouter que «ces réseaux sociaux permettent la connaissance de l’autre sans engagement, sans se concrétiser forcément pas une relation sexuelle». D’ailleurs, «se faire une idée sur la rencontre homme-femme, sur les attentes des uns et des autres sous forme de simulation d’un lien qui ne franchit pas toujours le virtuel est en soi un plaisir pour une partie des utilisateurs», développe le spécialiste.

Mais il alerte sur une accoutumance, une addiction à la relation virtuelle : «L’absence de cette personne qu’on ne connaît même pas dans la vraie vie peut parfois provoquer une souffrance, voire des symptômes de sevrage.» Vu ainsi, le monde virtuel peut s’apparenter à une forme de «cache-misère sexuel», selon Réda Mhasni. Un monde alternatif, où l'«on peut se targuer d’avoir certains talents de séduction, un savoir-faire, une expérience humaine, un art de vivre qu’on n’a probablement pas en réalité et qui reste invérifiable», explique-t-il.

* Les prénoms ont été changés

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