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La difficile prévention du suicide au Maroc

Meryeme Bouzidi Laraki, présidente-fondatrice de l’association «Le Sourire de Reda», indique que des discussions sont en cours avec le ministère de la Santé pour l’élaboration d’une stratégie nationale de lutte contre le suicide. 

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Photo d'illustration. / DR
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Le suicide d’un sexagénaire, lundi 14 octobre à Tanger, relance l’inquiétude sur ce phénomène et interpelle sur les maigres données officielles dont dispose le Maroc en la matière. D’après  (OMS) consacré à cet enjeu de santé publique, rendu public le 9 septembre dernier, 1 013 suicides ont été recensés en 2016 dans le royaume – 400 chez les hommes et 613 chez les femmes.

Pour Meryeme Bouzidi Laraki, présidente-fondatrice de l’association «Le Sourire de Reda», impossible de savoir comment l’agence onusienne a accouché de ce chiffre. «Tous les professionnels s’accordent à dire qu’ils ne savent pas comment ce chiffre a été calculé», nous dit Meryeme Bouzidi Laraki. «Tant que nous n’avons pas de registre national des suicides, nous devons rester prudents quant à ces données», ajoute-t-elle. A l’occasion de la publication du rapport de l’OMS, elle nous avait déjà dit avoir tenté de contacter l’institution onusienne pour savoir comment elle avait pu produire ce chiffre. «Pour nous, c’est un mystère», avait-elle réagi auprès de Yabiladi.

«Les premiers chiffres qui ont été officiellement communiqués, et qui ont officialisé de fait le suicide au Maroc, c’était en 2014, par la gendarmerie et le ministère de la Santé. Nous avons ensuite eu les chiffres de l’OMS en 2014, relatifs à la période 2010-2014, lors de la publication d’un premier rapport [de l’OMS], mais je peux vous affirmer qu’entre 2010 et 2014, il n’y avait aucun chiffre sur le suicide au Maroc, accessible en tout cas», nous avait-elle dit également.

Discussions avec le ministère

Une stratégie nationale de prévention du suicide se fait en effet toujours attendre. Meryeme Bouzidi Laraki nous dit avoir entamé, par le biais de son association, «un travail de réflexion» avec le ministère de la Santé pour «la mise en place d’une stratégie nationale». Une chose est sûre : cette stratégie «comprendra notamment la mise en place d’un registre national», assure aujourd’hui cette responsable associative.

Des enquêtes transversales ont pourtant déjà été menées. L’une d’entre elles a été réalisée entre avril 2012 et novembre 2013 auprès d’élèves de collèges et lycées publics de la région de Fès-Meknès. A partir d’un questionnaire auquel 2 885 élèves (dont 52,7% de garçons) avaient répondu anonymement, il ressortait que le risque suicidaire global s’élevait à 35,3%, «avec des différences significatives entre les garçons et les filles» : 27% pour les premiers et 44,5% pour les secondes. La prévalence du risque suicidaire léger était de 16,9% ; celle du risque moyen de 8,1% et celle du risque élevé de 10,1%. De plus, les tentatives de suicide au cours de la vie avaient été déclarées par 10,6% d’élèves. «L’analyse multivariée a montré que le risque suicidaire est hautement associé au sexe féminin, au tabagisme et à l’usage de toxiques», soulignait l’étude.

La religion, un «garde-fou» 

«L’angoisse de la mort est inhérente à la construction d’un humain», analyse Loubaba Belmejdoub, psychologue. «A l’adolescence, période de construction très fragile, c’est souvent la rage de vivre plus que l’envie de mourir. Ce n’est pas toujours simple, pour beaucoup de jeunes, de se construire avec toute une pluralité de repères, en termes par exemple de sexualité ou de conflits générationnels. Il faut dire aussi que la vulnérabilité de certains adolescents peut être accentuée par internet et tout ce qu’on y trouve, notamment des contenus qui appellent au suicide», prévient-elle.

Chez les adultes, ce passage à l’acte peut s’inscrire dans le cadre d’un épisode psychiatrique, comme une dépression sévère ou des «bouffées délirantes», dans le cas de la schizophrénie par exemple. «Les gens qui se suicident sont effectivement, pour la plupart, gravement malades. La plupart des gens prennent des dispositions pour que la vie soit supportable. Or pour perdre le goût de la vie, il y a une dimension psychopathologique évidente», analyse encore Loubaba Belmejdoub, pour qui le suicide relève d’un «défaut d’élaboration mentale, de mentalisation».

«C’est un acte individuel qui se construit dans des histoires très individuelles. Il n’y a pas de profil type.»

Loubaba Belmejdoub

«Les troubles psychiatriques demeurent le dénominateur commun le plus fortement associé aux conduites suicidaires, et bien que la constatation de cette association ne soit pas récente, elle a bénéficié d’un regain d’intérêt ces dernières années de la part des chercheurs. La plupart des études s’accordent sur le fait que plus de 90% des sujets ayant des conduites suicidaires souffraient d’un trouble psychiatrique», indiquait en 2014 une étude de «suivi prospectif sur 5 ans des tentatives de suicide en population clinique dans la région de Fès».

Dans le contexte marocain, où le suicide est haram, Loubaba Belmejdoub souligne que la religion peut faire office de «garde-fou» : «Je reçois beaucoup de patients qui me disent explicitement que si le suicide n’était pas un pêché, ils auraient mis fin à leurs jours.»

Comme Meryeme Bouzidi Laraki, cette psychologue souligne l’importance de la prévention, «axe majeur dans la prévention du suicide», et préconise la «vigilance à l’égard de quelqu’un qui évoque l’envie de mourir». Loubaba Belmejdoub constate également un recul des tabous liés au suicide. «Ce n’est plus aussi tabou qu’avant d’aller consulter un psychologue. Dans tous les milieux socio-professionnels, le besoin d’aide a fait du chemin dans la tête des gens.»

Article modifié le 2019/10/17 à 19h58

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