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Société Publié

«La culture du cannabis dans le Rif ne serait pas viable sans les femmes» [Interview]

Pour Kenza Afsahi, maîtresse de conférences en sociologie à l’Université de Bordeaux et chercheuse au Centre Emile Durkheim (CNRS), les femmes jouent un rôle essentiel dans cette culture, parfois à leur dépens. Elles ont notamment permis d’abaisser les coûts de production et de légitimer cette activité.

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Photo d'illustration. / DR

Kenza Afsahi est notamment l’auteure d’une étude intitulée «Pas de culture de cannabis sans les femmes. Le cas du Rif au Maroc», publiée dans la revue scientifique Déviance et société (2015).

Quel est le rôle des femmes dans la production de cannabis dans le Rif ? A quelles tâches sont-elles assignées ?

Les femmes jouent un rôle important dans la culture de cannabis, effectuent un travail considérable sans toujours bénéficier de reconnaissance sociale ou de revenus – sauf si elles vont travailler dans une exploitation agricole autre que celle de la famille, même si généralement la main d’œuvre extérieure dans cette culture est plutôt masculine. Dans les exploitations familiales, elles ne perçoivent pas de salaires.

Elles participent à différentes étapes comme le désherbage, l’enlèvement des plants mâles s’il y en a, ou la récolte. Mais il y a des tâches auxquelles elles ne contribuent pas ou très peu : l’étape du semis ou les étapes les plus techniques comme la transformation de l’herbe de cannabis en résine (haschich). Ce sont les hommes qui participent à ces tâches, et généralement la main d’œuvre extérieure, employée précisément pour ces étapes. Enfin, elles ne participent pas non plus aux tâches les plus ostensibles, comme le transport et la commercialisation. Les femmes ne remplacent les hommes qu’en de très rares occasions, comme la commercialisation, quand ceux-ci sont en prison par exemple. Dans ce cas, elles s’émancipent grâce aux absences de leurs maris.

L’introduction des femmes dans la culture du cannabis n’a-t-elle pas écarté le travail et le rôle des hommes ? Ou au contraire, est-elle venue les renforcer ?

Difficile de répondre à cette question par oui ou non… Je dirais qu’elles ont déchargé les hommes de certaines tâches – ce qui est déjà énorme. Mais ce n’est pas parce que les femmes participent à la récolte que vous n’allez trouver aucun homme ; il y en aura toujours. De plus, non seulement les femmes permettent d’abaisser les coûts de production puisqu’elles ne perçoivent pas de salaires quand elles travaillent dans l’exploitation familiale, mais elles libèrent les hommes de certaines tâches. Par conséquent, ils ont plus de temps pour la transformation et la commercialisation, pour construire des réseaux de vente... Les femmes ont donc écarté les hommes de certaines tâches, mais elles leur ont aussi libéré du temps.

Avez-vous constaté une amélioration des conditions de vie quotidiennes pour les femmes impliquées dans la culture de cannabis au Maroc ?

Elles ont parfois plus de liberté et de mobilité pour aller dans les souks quand les maris sont sous mandat d’arrêt ou emprisonnés. La culture de cannabis permet également la réparation ou l’entretien des maisons, l’achat de l’électro-ménager… Ceci dit, les femmes continuent de souffrir de la surcharge de travail puisqu’elles exécutent toujours les tâches domestiques, plus conséquentes quand la famille engage de la main d’œuvre extérieure. Elles s’occupent également de l’éducation des enfants, des travaux d’élevage, sont responsables d’aller chercher l’eau et le petit bois…

Globalement, elles restent invisibles dans le monde des drogues mais également dans les travaux de recherche consacrés à la déviance féminine, longtemps centrés sur les atteintes aux mœurs liés à la sexualité. Et ce n’est pas le propre du Maroc ; c’est le propre des activités illégales un peu partout dans le monde. De plus, les femmes font l’objet d’un traitement pénal différentiel : elles sont moins contrôlées, moins arrêtées et elles vont moins en prison. On refuse par ailleurs de leur donner un statut dans ces milieux économiques, de reconnaître leurs savoirs... 

Les femmes représentent-elles un élément pivot dans la culture et l’économie du cannabis du Rif ? En quoi sont-elles si importantes ?

Ce qu’il faut savoir avant tout, c’est que cette culture ne serait pas économiquement et socialement viable sans la participation des femmes, qui permet d’abaisser les coûts de production (les femmes offrent des services non marchands ou sous-payés), de légitimer l’activité en tant qu’activité familiale et de diminuer les risques liés à la répression. De surcroît, elles détiennent des savoirs importants dans cette culture. Avec l’introduction des variétés hybrides de cannabis ces dernières années et l’évolution des techniques de culture, certaines exploitations nécessitent plus de travail manuel dans les champs, ce qui a renforcé davantage la participation des femmes.

Dans votre étude, vous évoquez la «soumission» des femmes à un système économique patriarcal. C’est-à-dire ?

Parce que les hommes décident généralement de leur introduction, répartissent les tâches, contrôlent les réseaux de vente et les aspects techniques de la production de cannabis, qui sont souvent les étapes les plus visibles et les plus valorisantes du marché.

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