Menu

Article

Diaspo #113 : Mohamed Ouachen pour un trait-d’union culturel entre la Belgique et le Maroc

Etre issu de l’immigration aura tracé tout son parcours professionnel dans les arts vivants, notamment le théâtre et le cinéma. Au fil des décennies, Mohamed Ouachen a milité pour faire de la diversité une véritable dynamo de la scène culturelle bruxelloise.

Publié
Mohamed Ouachen, artiste marocain multi-casquettes né en Belgique / Ph. Hout Kov
Temps de lecture: 4'

«Il existe deux cinémas ; celui qui exprime un refoulement de préjugés et un autre qui effectue une démarche de recherche auprès des populations dont il veut évoquer les situations humaines». Telle est la vision de Mohamed Ouachen sur la visibilité des artistes issus de l’immigration en Belgique. Né à Charleroi, celui qui a grandi dans une famille avec deux frères et quatre sœurs en sait beaucoup sur la non-visibilité des jeunes talents des quartiers populaires.

Si Mohamed Ouachen nous fait cette confidence, c’est parce que ce passionné des planches a lui-même tracé son chemin au milieu de toutes ces contraintes, depuis les années 1980 où ces questions ont animé les débats et les polémiques.

Plus de vingt ans plus tard, il fait ce constat sans pour autant céder au défaitisme, d’autant plus qu’il lui revient d’avoir créé une véritable dynamique artistique à Bruxelles, en réponse à ces crispations qui se ressentent jusqu’aux institutions.

L’art pour épondre aux crispations identitaires

Pas du tout issus d’une famille d’artistes, Mohamed Ouachen s’est découvert une vocation pour les arts dramatiques à l’école secondaire. «Avec un ami, j’ai participé un atelier de théâtre et j’y ai réellement pris goût. L’année d’après, je me suis inscrit à des cours de théâtre à l’Académie de Bruxelles», se rappelle-t-il. La suite de son parcours sera façonnée sur le terrain, ou plutôt sur scène, où il côtoie les grands metteurs en scène belges.

En 1994, il bifurque dans le monde de la vidéo et réalise son premier court-métrage, «Saïd». «Ce film raconte l’histoire d’un Marocain venu en Belgique dans les années 1990, à l’invitation de ses cousins. J’y explique les contrastes entre les Marocains des deux côtés en brisant les préjugés sur les nationaux venus du pays. Contrairement aux aprioris, Saïd était diplômé et maîtrisait parfaitement la langue de Molière, alors que ses proches établis à Bruxelles se sont refermés dans leurs identités d’origine», nous raconte-t-il.

Cettet fiction est fortement influencée par le vécu de son réalisateur. «Quand je partais en vacances au Maroc dans la région de mes parents, près d’Imintanout, ou ailleurs à Casablanca, je rencontrais des jeunes qui ont fait des études, ont un niveau d’instruction élevé et j’ai tenté donc de déconstruire les idées reçues selon lesquelles les immigrés venus à Bruxelles seraient peu lettrés», explique Mohamed Ouachen.

Rapidement distingué, ce travail est récompensé en 1997 par le premier Prix national du court-métrage. Peu après, Mohamed Ouachen est présenté à la troupe bruxelloise Babylone, pour laquelle il devient vidéaste. «En travaillant sur l’un de ses spectacles, le metteur en scène m’a été proposé d’y jouer un rôle. C’est la première pièce produite dans le cadre professionnel où j’ai reçu mon premier salaire en tant que comédien et depuis, l’équipe a commencé à m’embaucher pour des rôles importants», se félicite-t-il.

Une notoriété qui brise les frontières

A partir des années 1990, Mohamed Ouachen gagne ainsi en visibilité médiatique et artistique. «J’ai travaillé dans les grands théâtres entre la Belgique et la France, collaboré avec le metteur en scène David Strosberg, le comédien Fellag, des artistes de l’Académie française. Mais dans ces sphères, je n’ai pas vu beaucoup de personnes issues de mon milieu», souligne l’artiste.

En allant à la rencontre de ces artistes nés dans les cités, Mohamed Ouachen réalise à quel point il est difficile pour de nombreux talents issus de l’immigration de pouvoir être programmés par les grandes institutions culturelles ou intégrés à des projets d’envergure. «C’est un constat que l’on peut faire par rapport à la scène culturelle belge comme par rapport au public, où peu de personnes sont issues de la diversité», regrette-t-il.

«Comme j’ai eu cette possibilité, j’ai voulu créer une plateforme réunissant auteurs de la vie artistique bruxelloise et acteurs culturels immigrés, laissés en-dessous des radars, ce qui a donné lieu à ‘Diversité sur scène’.»

Mohamed Ouachen

Nominé en 2011 pour le meilleur seul en scène à Bruxelles, Mohamed Ouachen profite de sa notoriété pour mettre en place la structure culturelle associative Diversité sur scène, afin de briser un plafond de verre qui «reste très présent». Par ailleurs, l’artiste est contacté par ceux des quartiers populaires qui ont du mal à être programmés. Il communique sur leur travail auprès de ces structures, tout en menant auprès d'eux des ateliers, des sessions de formation, de coaching et de travail sur des projets, tel un trait d’union entre ces deux entités.

Un pont reliant le Maroc et la Belgique

L’autre «contradiction des institutions culturelles», selon Ouachen, est que ces dernières expriment la volonté de prendre de bons acteurs issus de la diversité, mais les confinent souvent dans des rôles liés aux idées reçues sur leur milieu, à savoir les terroristes, les arracheurs de sacs, les maris misogynes… «Ce sont des rôles que je n’ai jamais acceptés», nous explique l’artiste, pour qui il est important que les comédiens sachent se mettre dans la peau de n’importe quel rôle et pas uniquement celui qui les assimile aux clichés véhiculés sur leurs origines.

Pour lui, «il n’y a jamais eu autant de propositions de casting pour les acteurs issus de l’immigration qu’aujourd’hui, par rapport à ces rôles, mais c’est une intégration qui n’est pas pensée pour les bonnes raisons».

De l’autre côté de la Méditerranée, Mohamed Ouachen effectue le même travail sur la diversité que celui mené à Bruxelles. Son objectif est de donner de la visibilité à des artistes marocains en Belgique, comme avec le comédien Jamal Laababsi engagé dans des projets à Bruxelles. «Avec d’autres jeunes, nous avons pu mener des master class, mais ce processus reste informel, car il n’est pas accompagné politiquement», nuance-t-il.

«Plutôt que de s’intéresser uniquement à l’argent des MRE, intéressons-nous aux ponts culturels constants que l’on peut lier entre eux et les Marocains du pays, en dehors des événements ponctuels sur des thématiques qui se répètent.»

Mohamed Ouachen

Dans ce sens, Mohamed Ouachen a coproduit des séries mettant en avant des Marocains en Belgique, en collaborant avec le Belgo-marocain Ismaël Essaïdi. «De la même manière, j’ai proposé un projet aux télévisions marocaines pour élargir les productions et les adresser aux Marocains du monde entier, à travers des quotas de représentativité des artistes MRE dans des productions nationales et télévisée», se rappelle-t-il.

Cependant, le processus ne bénéficie pas du suivi nécessaire, déplore l’artiste. «J’ai introduit notamment un projet de série policière belgo-marocaine à 2M, qui a été réceptive mais cela ne s’est pas concrétisé. Il en est de même pour le Théâtre national Mohammed V».

Du côté belge, Mohamed Ouachen prépare les Etats généraux de la diversité pour octobre 2020, proposant un état des lieux de la diversité sur la scène culturelle, quinze ans après que le débat a été mis en avant. «Au lieu d’écouter des politiques, l’idée sera de faire parler les artistes, les acteurs culturels et associatifs et les chercheurs sur leur travail toutes ces années, dans une démarche pédagogique qui doit sortir avec des propositions aux institutions concernées». 

Soyez le premier à donner votre avis...
Emission spécial MRE
2m Radio + Yabiladi.com