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Société Publié

Maroc : «Le travail de maison doit être reconnu politiquement et économiquement» [Interview]

A la veille de la Journée nationale de lutte pour les droits des femmes au Maroc, l’Association Tahadi pour le développement et la citoyenneté (ATEC) a lancé le débat sur la reconnaissance du travail de maison, via une campagne de sensibilisation exigeant un mécanisme légal et institutionnel. Directrice générale de l’ONG, Bouchra Abdou revient sur cette initiative.

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Des membres de l'ATEC en présentation de la campagne pour la valorisation et la reconnaissance du travail de maison, le 9 octobre 2019 / Ph. ATEC

Pensez-vous que la valorisation du travail de maison devient un réel enjeu économique, politique et social au Maroc ?

Pour nous, le travail de maison a une considérable valeur ajoutée économique, pour la famille et pour la société, d’où le fait que nous exigeons sa reconnaissance morale et financière. Les femmes marocaines travaillent à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs maisons et l’effort qu’elles fournissent sous leur toit est non seulement considéré comme secondaire, mais aussi perçu comme insignifiant.

Or, c’est en partie sur ce travail domestique que repose une certaine cohésion familiale, dans le cadre des devoirs partagés et des responsabilités des adultes à s’occuper de leurs enfants, tout en mettant à leur disposition le cadre adéquat pour leur épanouissement. C’est pourquoi, il est urgent que nos acteurs politiques et décideurs se saisissent de la question et en tiennent compte dans les débats publics actuels sur les questions de droits des femmes et de leur autonomisation.

Il revient à nos décideurs de donner une valeur financière à ce travail et il nous revient à nous tous d’œuvrer pour changer les mentalités, les perceptions sur la nature de ces tâches quotidiennes. Elles sont encore reléguées au rang de «sale boulot» dans nos conventions sociales populaires.

Quelles données chiffrées avez-vous sur le cas du Maroc, concernant les moyennes d’heures du travail de maison et leur valeur économique ?

Ce débat tel qu’il est posé à l’international est encore nouveau au Maroc et il n’existe malheureusement pas encore d’études chiffrées qui s’y sont intéressées dans notre contexte local, afin que nous puissions définir des valeurs monnayées, des moyennes nationales ou des conversions entre les heures de travail de maison et celles effectuées dans le monde professionnel. Cela dit, il apparaît à travers les exemples des autres pays qui se sont penchés sur la question depuis longtemps que tenir compte de cette configuration prouve son efficacité en termes de développement social et économique.

En tant qu’association de proximité, nous constatons par ailleurs que la majorité des femmes peuvent travailler jusqu’à 14 heures par jour, que ce soit entre leurs métiers et le travail de maison ou dans le cas des mères au foyer qui s’y consacrent à plein temps. Imaginez une femme qui se réveille quotidiennement à cinq heures du matin et s’endort à 23h30 ou minuit. Elle prépare le petit déjeuner aux enfants, se consacre à certaines tâches ménagères, cuisine même une première partie du déjeuner, avant de réveiller les enfants, les aider à faire leur toilette, à s’habiller, à se préparer à aller à l’école si elle ne les y emmène pas, puis part travailler à l’extérieur ou s’occupe des autres tâches en attendant le retour des enfants à midi, pour les faire manger et les ramener encore à l’école puis rebelote le soir.

Dans la majeure partie des activités citées, les hommes sont peu présents, alors qu’on se retrouve facilement avec au moins douze heures de travail quotidien. Il est donc important de rappeler ces considérations pour changer les mentalités, redonner à ce travail sa valeur et appeler les conjoints de ces femmes à partager ces tâches car elles font partie de la vie en commun et la vie en société.

Par quel mécanisme préconisez-vous la reconnaissance et la rémunération du travail domestique ?

Nous lançons un plaidoyer et des actions sur le terrain pour faire bouger les lignes, mais l’Etat doit lui aussi remplir son rôle à ce propos en mettant en place des mécanismes juridiques pour revaloriser moralement le travail de maison et trouver une stratégie adéquate, afin que les différents acteurs de la société l’intègrent dans leur quotidien, à commencer par les deux conjoints de manière équitable, dans une optique de répartition des rôles et non pas de fuite en avant.

Nous appelons également le Haut-commissariat au plan à changer sa terminologie lorsqu’il intègre les femmes au foyer aux catégories sociales inactives, c’est-à-dire qui ne produisent rien et qui coûtent à la société, ce qui est loin d’être le cas. Ses statistiques doivent montrer comment ses femmes-là sont actives et sont même des mères de familles.

Cette campagne est lancée à la veille de la journée nationale de lutte pour les droits des femmes, mais va-t-elle sortir du cadre occasionnel pour donner lieu à des actions concrètes sur le moyen terme ?

Bien sûr, nous avons lancé cette campagne à la veille de la journée nationale de lutte pour les droits des femmes, mais nous ne nous arrêtons pas à cette occasion-là et notre campagne n’est que le début d’un travail que nous ambitionnons de faire avec et au sein de la société.

Dans ce sens, cette campagne durera pendant un mois et à travers elle, nous appelons à la pleine mise en œuvre de l’article 49 du Code de la famille, relatif à la fructification et à la répartition des biens acquis pendant leur mariage, compte tenu du travail de chacun des conjoints, des efforts fournis de part et d’autre et des charges assumées pour fructifier les biens de la famille.

En cas de divorce et parce que ce travail de maison n’est pas reconnu, il arrive à beaucoup de femmes, surtout celles au foyer, de se confronter au déni de leurs époux qui les laisse sans rien, arguant qu’elles n’auraient eu aucune contribution à valeur financière au cours de cette relation, ce qui est faux et ne reconnaît pas les efforts de ces femmes qui doivent leur profiter dans la répartition de ces biens.

Aussi, nous envisageons tout au long de ce mois de tenir des activités de sensibilisation dans les milieux scolaires au niveau de la ville de Casablanca, afin de toucher les enfants et les jeunes pour travailler avec eux sur la déconstruction des stéréotypes et le changement des perceptions sur le travail de maison, et impacter leurs familles de la sorte.

Nous visons également les jeunes bénéficiaires de formations professionnelles et publierons via Internet des capsules de sensibilisation, donnant notamment la parole aux femmes qui s’occupent en majeure partie de ces tâches, mais aussi aux hommes qui doivent participer à ce changement sociétal en levant le tabou de leur contribution à ces tâches.

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