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Culture Publié

«Ce serait figer la darija que de la cloisonner dans la création littéraire livresque» [Interview]

Longtemps considérée comme un vulgaire dialecte, marginalisée, la darija est pourtant l’héritière de toute une tradition orale, notamment en poésie avec le zajal et le melhoun, rappellent, dans cette interview croisée, la linguiste Dominique Caubet et l’écrivaine Mouna Hachim.

Temps de lecture: 4'
Photo d'illustration. / DR

La littérature maghrébine francophone, née sous le colonialisme, a-t-elle écarté la langue arabe – en l’occurrence l’arabe marocain – du paysage littéraire marocain ?

Dominique Caubet : Je ne le formulerais pas comme ça, parce que l’alternative au français, ce n’était pas l’arabe dialectal mais l’arabe classique, littéraire. La littérature écrite, différente de celle orale, n’a à sa disposition que deux langues – trois si on compte l’espagnol dans le nord du Maroc : le français et l’arabe standard, parce que ce sont les seules langues qui font l’objet d’un enseignement scolaire. L’arabe dialectal en revanche n’a jamais été codifié, sauf par des citoyens, et assez récemment ou à des moments où on a pu l’enseigner, mais c’était très marginal. Ceci dit, je ne pense pas que la littérature francophone ait éclipsée la littérature arabe au Maroc. Je pense que les publications en arabe littéraire sont extrêmement nombreuses et toujours bien meilleur marché que les publications en français, beaucoup plus chères.

Mouna Hachim : Absolument pas. Je pense qu’il y a de la place pour l’arabe, le français, l’espagnol et la darija, voire pour d’autres langues. Ce que je déplore cependant, c’est une forme de hiatus et de fossé qui se creuse entre les milieux arabophones et francophones, surtout ceux qui sont dans le domaine culturel. Lors des salons, des évènements, il est très rare de voir se côtoyer les deux expressions, alors que c’est un enrichissement. J’irais même plus loin en disant qu’il y a, de plus en plus, une forme de préjugés quant à l’usage du français. Je le ressens surtout sur les réseaux sociaux, où les gens s’en expriment de façon tout à fait claire. Parfois aussi lors de conférences… Je considère que la diversité linguistique est une richesse plus qu’autre chose pour le Maroc. On devrait plutôt aller vers une synergie des bonnes volontés, plutôt que de privilégier une forme de cloisonnement et de saucissonner un secteur déjà moribond.

Quels sont les facteurs qui freinent l’émergence d’une littérature en darija au Maroc ?

Dominique Caubet : D’abord, la darija n’est pas officiellement reconnue au Maroc, elle n’a aucune existence légale, contrairement à l’arabe et à l’amazigh, qui figurent dans le préambule de la constitution de 2011. Sur le front littéraire, il y a ce qu’on appelle en darija la littérature orale, c’est-à-dire de la poésie, qui remonte parfois à l’époque de l’Andalousie. Il y a en darija deux genres littéraires, de poésie dialectale, qu’on appelle le zajal et le melhoun, ce dernier étant une darija littéraire extrêmement riche. C’est par là que commence la littérature la plus noble et la plus ancienne de la darija. Il y a également une autre forme de littérature en darija très riche, à travers le théâtre. Mais la darija n’a pas d’orthographe officielle, ni d’institution qui se soit chargée de sa codification.

Mouna Hachim : On y arrive doucement tout de même. Pour l’heure, on est dans une forme de «classicisme» : on va vers des langues plus anciennement ancrées dans la tradition littéraire que cette darija souvent déconsidérée, reléguée à une image de langue populaire, alors qu’elle peut être riche en symboles et coller à notre réalité maroco-marocaine, au-delà de l’appartenance à un monde arabo-musulman.

Longtemps stigmatisée, perçue comme une langue «de rue», la darija peut-elle être une langue de création, de surcroît littéraire ? 

Dominique Caubet : Absolument. Sa marginalisation a été une façon de s’en débarrasser. Heureusement, avec le mouvement qu’on a appelé la «Nayda» (la nouvelle scène artistique marocaine, ndlr), les gens se sont réconciliés avec la darija. L’arabe marocain est, pour moi, une langue à part entière ; elle a tous les niveaux de langue, du plus familier au plus soutenu. Le Dictionnaire Colin d’arabe dialectal marocain, en huit volumes, compte pas moins de 60 000 mots ! A partir du moment où on décide de codifier cette langue, on peut le faire. C’est simplement une décision politique. Les citoyens ont devancé les responsables politiques dans la mesure où cela fait déjà plus de dix ans qu’ils écrivent quotidiennement en darija sur des écrans de téléphone ou d’ordinateur, dépassant le stade des simples salutations pour aller vers des textes élaborés, tant du point de vue du style et de la langue que du contenu. C’est une écriture différente de celle du format papier.

Mouna Hachim : Ça peut être une langue d’expression en effet – elle l’est déjà d’ailleurs. Il n’y qu’à voir certains genres qui ont été portées aux nues, comme le melhoun, qui était initialement oral, de même que les paroles du groupe Nass El Ghiwane, issues du patrimoine ancestral de toutes les régions du pays. Cependant, je trouve que ce serait l’enfermer que de la restreindre à la création littéraire alors que c’est justement son caractère oral qui fait sa force, sa richesse et sa vitalité. Elle est continuellement enrichie par plusieurs apports de l’espagnol, du français, de l’arabe et des expressions qui naissent tous les jours. Ce serait la figer que de la cloisonner dans la création littéraire livresque. Disons qu’on est beaucoup plus familiarisés à lire des langues qui ont été transcrites il y a plusieurs siècles, alors que la darija n’est pas encore tout à fait entrée dans l’usage en matière de transcription écrite.

Peut-on aujourd’hui parler d’une reconquête de l’espace littéraire par la langue arabe, ou le français garde-t-il la mainmise dans ce domaine ?

Dominique Caubet : Franchement, je ne sais pas… Le problème se situe peut-être au niveau médiatique : certains auteurs marocains sont célèbres… peut-être parce qu’ils sont passés par la France, y ont reçu des prix et y sont reconnus. Ils reviennent au Maroc auréolés d’un prix. Mais en termes de production, celle en arabe est extrêmement fournie. L’autre problème au Maroc, c’est la lecture : il n’y a pas beaucoup de bibliothèques, ou alors elles sont très peu fournies. Les seuls livres qui se vendent bien, ce sont les manuels scolaires ou universitaires, qui sont obligatoires. L’objet livre n’a pas suffisamment de public.

Mouna Hachim : Le français est considéré comme une langue élitiste, à tort ou à raison. Pour être franche, les services culturels de l’ambassade de France sont, avouons-le, parfois beaucoup plus actifs que le ministère de la Culture. A travers de nombreux salons et évènements, on assiste à une promotion de productions littéraires en langue française. Il n’empêche, en tant qu’auteure, je sens que le ministère de la Culture favorise plus les créations en langue arabe, a contrario des productions francophones.

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