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Economie Publié

Maroc : Face au tourisme de masse, l’écotourisme ne fait pas le poids

Si quelques initiatives poussent ici et là, elles ne bénéficient d’aucune stratégie d’accompagnement de la part des ministères du Tourisme et de l’Agriculture. L’absence de personnel formé à cette spécificité touristique freine son essor.  

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Photo d'illustration. / DR

C’est une niche au potentiel prometteur mais encore inexploité. L’écotourisme devait être l’une des composantes structurantes de la stratégie de développement touristique Vision 2020», ainsi que l’avait annoncé, en avril 2010, le ministre du Tourisme et de l’artisanat d’alors, Yassir Zenagui. Près de dix ans après cette annonce en grande pompe, cette filière reste pourtant cantonnée aux fonds de tiroir du ministère du Tourisme.

«Il faut reconnaître que malgré la forte demande et les nombreuses chartes publiques signées depuis des années avec des villes ou des opérateurs, nous n’avons aucune quantification des actions menées ou visibilité avec des objectifs clairement définis (…) Le tourisme durable n’est clairement pas encore une priorité», déplorait en début d’année un expert, intermédiaire entre les décideurs publics et les opérateurs privés, auprès du site d’information Médias 24.

«C’est un secteur qui n’existe même pas encore au Maroc !», enfonce Brahim Abou el Abbass, président de l’Association marocaine d’écotourisme et de protection de la nature, contacté par notre rédaction. «Il y a quelques petits produits commercialisés mais ils ne sont en aucun cas représentatifs d’une stratégie touristique élaborée», regrette-t-il. Même constat paru il y a quelques années dans une étude réalisée par les chercheurs Mohamed Berriane et Sanaa Nakhli.

«Parallèlement aux politiques officielles prônant le tourisme balnéaire, on enregistre de plus en plus d’initiatives portant sur le développement d’un tourisme plus diffus en milieu rural essentiellement dans des espaces périphériques. Bien que l’État ait mis au point une stratégie pour accompagner ce tourisme, aujourd’hui ce sont des initiatives individuelles et de groupes qui priment.»

Mohamed Berriane et Sanaa Nakhli

Un marché de niche

Avec ses neuf parcs nationaux et la diversité de ses produits du terroir, le Maroc ne manque pourtant pas d’atouts pour développer le tourisme durable. Mais aux yeux des décideurs, le tourisme de masse reste la valeur la plus sûre pour drainer les 20 millions d’arrivées touristiques sur lesquels mise (ou devrait-on parler au passé) le pays à l’horizon 2020. «L’écotourisme, ce sont de petites niches qui ne nécessitent pas beaucoup d’investissements, mais qu’il faut développer selon une offre bien précise, une commercialisation à part. Or ce n’est pas une priorité : le ministère du Tourisme privilégie le développement du secteur hôtelier et des nouvelles destinations à grande échelle», souligne Brahim Abou el Abbass.

Un constat partagé par Mohamed Berriane, géographe et professeur émérite de l’université Mohammed V de Rabat, dont les recherches portent sur l’analyse des espaces touristiques et des rapports entre tourisme et développement local et régional : «Construire des hôtels cinq étoiles en bord de mer, ça on sait faire : les politiques publiques sont encore polarisées par le tourisme classique, balnéaire et des grandes villes, comme Marrakech et Agadir. A contrario, l’écotourisme, par nature, ne draine que de petites foules. Or ce n’est pas ça qui va ramener des millions de touristes.»

«Le tourisme de masse a malheureusement des effets négatifs sur le plan de la protection de l’environnement, les touristes venant en groupes détruisant par la force des choses à moyen ou à long terme tout ce qui a trait à l’environnement, à titre d’exemple : les produits chimiques mélangés aux eaux naturelles, les ordures et déchets supplémentaires, etc.», observent les chercheurs Taoufik Daghri et Soukaina El Omari dans une étude intitulée «Du tourisme de masse au tourisme rural au Maroc : le cas de la commune rurale d’Asni» (2015). Et d’ajouter : «À cet effet, la responsabilité de la population locale n’est pas négligeable, car on constate une absence de sensibilisation pour sauvegarder les ressources naturelles et préserver l’environnement. Ainsi, les dégâts s’aggravent en l’absence d’une stratégie globale en la matière.»

Former des agents de développement local

Pour Mohamed Berriane, les freins au développement de cette spécificité touristique résident aussi dans l’absence de personnel formé. Les fonctionnaires des délégations du ministère du Tourisme, cantonnées aux grandes villes, méconnaissent les enjeux de développement du monde rural, estime le chercheur.

«C’est une question d’approche. Du point de vue de la gouvernance, l’écotourisme relève d’autres logiques que celles du tourisme classique. Il suppose l’implication d’acteurs multiples, en l’occurrence les Eaux et forêts (HCEFLCD), le ministère du Tourisme, les populations locales, les communes et les porteurs de projets...»

Mohamed Berriane

Dans ce sens, le géographe plaide pour la mise en place d’agents de développement local en milieu rural. «Les profils qui travaillent dans le tourisme classique ne peuvent pas être ceux de l’écotourisme : ce ne sont pas des architectes ou des économistes, mais plutôt des développeurs qui disposent d’une formation dans laquelle s’intègre ce tourisme. Or ces profils n’existent pas. Mais ça, on va vous dire que ce n’est pas le rôle du ministère du Tourisme mais de celui de l’Agriculture. Il faudrait que ces ministères, ainsi que celui de l’Intérieur, le HCEFLCD et les porteurs de projet travaillent de concert, chose qu’on n’arrive toujours pas à faire au Maroc», regrette Mohamed Berriane.

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