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Environnement Publié

Fikra #22 : Les arganiers marocains germeront-ils encore demain ?

L’enseignant-chercheur Hassan Faouzi s’inquiète de la récolte très intensive pratiquée dans les arganeraies, mettant en péril leur régénération naturelle. Très précaires, les populations locales n’ont pour l’heure pas d’autres options.

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L’arganeraie marocaine représente une surface d’environ 830 000 hectares au sud-ouest du Maroc. / DR

On ne compte plus les articles et reportages portant aux nues l’argan et ses vertus cosmétologiques. Il faut dire aussi que la machine médiatique en a enclenché une autre : la course à la satisfaction de la demande des consommateurs, principalement étrangers, poussant à toujours accroître la production et mettant ainsi en péril la régénération naturelle des arganiers.

«Forte de son succès, en une décennie, l’huile d’argan a inondé le marché du cosmétique en Europe et ailleurs. Cependant, quelques années plus tard, on est forcé de constater que le développement commercial de la filière ''huile d’argan'' n’a eu aucun effet réel sur la conservation de l’arganeraie, et qu’il apparaît même en contradiction avec les objectifs des développeurs», observent Hassan Faouzi et Julie Martin dans une étude sur la «soutenabilité de l’arganeraie marocaine» (2014).

L’arganeraie marocaine en chiffres, c’est une surface d’environ 830 000 hectares au sud-ouest du Maroc, où près de 90% de l’économie rurale de la région d’arganier dépend du système agro-forestier de ce dernier, d’après les deux auteurs. Plus de 2 millions de personnes sont concernées par l’exploitation de systèmes agroforestiers traditionnels reposant sur ces plantations.

Or vert

Le virage a été opéré dans les années 1990, durant lesquelles l’argan est devenu un produit de luxe mondialisé, nous explique Hassan Faouzi, géographe, enseignant-chercheur à l’université internationale d’Agadir et à l’université de Lorraine. «Ce boom, aussi bien sur le marché national qu’international, n’a malheureusement pas instauré un comportement collectif de conservation des arganeraies», déplore-t-il, lui qui insiste sur la pluralité des arganeraies marocaines – «il n’y a pas une arganeraie, mais des arganeraies marocaines».

Un boom économique qui, conjugué à la mondialisation, la croissance démographique, la sécheresse et la pauvreté, a accentué la dégradation des arganeraies, ainsi qu’il l’explique dans une étude intitulée «L’arganeraie marocaine, un système traditionnel face aux mutations récentes : le cas du territoire des Haha, Haut Atlas occidental» (2017). «Cette dégradation a également été soutenue par une importante promotion médiatique, en particulier depuis la reconnaissance de la dimension scientifique de l’usage de l’huile d’argan dans le domaine cardiovasculaire et en dermatologie», confirme Hassan Faouzi.

Cet intérêt grandissant pour ce produit du terroir a eu un effet boomerang, à rebours des attentes des développeurs : «La valorisation et la commercialisation de l’huile d’argan, dont une grande partie est destinée à l’export a eu pour effets principaux une soudaine flambée des prix de l’huile et des fruits de l’arganier, et une ruée vers ce qu’on appelle aujourd’hui l’or vert.»

Frapper l’arbre pour en récolter les fruits

Conséquence : les travailleuses agricoles ont peu à peu pratiqué une récolte anarchique des noix (affiache). Les populations locales ne se contentent plus de collecter les noix dans leurs champs d’arganes, ou dans les parcelles mises en défens (c’est-à-dire temporairement interdites de pénétration afin de favoriser la restauration de l’écosystème), mais dans tous les territoires arganiers et de façon «braconnière».

«Le fruit (…) est essentiel à la reproduction naturelle de l’arganier puisqu’il initie le cycle de germination. Or, la production d’huile d’argan mobilise presque tous les affiaches disponibles, empêchant les graines de tomber et de germer. En effet, les familles vont, soit directement prélever les fruits sur les arbres, soit les ramasser sur le sol. Autrement dit, les probabilités qu’il reste des graines susceptibles de faire germer un nouvel arbre sont faibles», analyse Hassan Faouzi dans son étude. Auprès de notre rédaction, il précise que l’arganier pousse en effet par «régénération naturelle, et pas par plantation».

Un autre coup porté au développement durable des arganeraies est la technique du gaulage, qui consiste à frapper un arbre avec une gaule pour en faire tomber les fruits. «C’est une pratique très répandue dans les arganeraies car les fruits gaulés se vendent plus cher, de par leur poids plus élevé», explique le chercheur.

Les familles veulent leur part du gâteau

Hassan Faouzi met en relief également le lien entre pauvreté et dégradation des arganeraies. La région des Haha (province d’Essaouira), à laquelle il s’est intéressé, se caractérise par une forte pauvreté. «Les caractéristiques socio-économiques et les conditions de vie y sont de plus en plus dures, phénomène qui s’est accentué avec les récentes années de sécheresse», expliquait-il en 2013 dans une étude sur «l’exploitation du bois-énergie dans les arganeraies : entre soutenabilité et dégradation».

L’une des conséquences est le défrichement illégal de certaines arganeraies, son bois étant exploité pour le chauffage. «La stratégie de gestion forestière reste répressive alors que la population locale voit en ces arganeraies une source de revenus. Il faut concilier ces deux conceptions en prenant le mal à la racine. Il faut écarter toute approche punitive», estime Hassan Faouzi. Et de conclure : «La seule issue, c’est le développement de nouvelles approches écotouristiques, y compris pour les coopératives, dont beaucoup ont mis la clé sous la porte faute d’accès au crédit.»

L’auteur

Hassan Faouzi est géographe et enseignant-chercheur à l’université internationale d’Agadir (Universiapolis) et à l’université de Lorraine. Il est l’auteur de plusieurs études sur les arganeraies marocaines et le figuier de Barbarie.

Article modifié le 2019.10.05 à 16h44

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