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Culture Publié

Mouna Hachim : «Je n’aime l’histoire que parce qu’elle interpelle le présent» [Interview]

Dans son dernier roman «Les Manuscrits perdus», la romancière Mouna Hachim s’inspire d’évènements historiques et de personnages réels, à cheval entre le XVIe et le XVIIe siècle, qui ne sont pas sans rappeler la douloureuse trajectoire migratoire entreprise de nos jours par des milliers de personnes dans le monde.

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La romancière Mouna Hachim est l'auteure de «Les Manuscrits perdus», récemment sorti en France. / DR

De quoi parle votre roman ?

Il s’inspire librement de la chronique d’un théologien et polémiste morisque, Ahmed Al-Hajari, de son vrai nom espagnol Diego Bejarano. Il est né après la chute de Grenade, au moment où les populations musulmanes ont été obligées de se convertir au christianisme. Ahmed al-Hajari est en effet l’auteur d’une chronique acerbe, «Le livre du défenseur de la foi contre les infidèles», dont je m’inspire librement.

Ce personnage va se retrouver, depuis Grenade, à Séville puis Mazagan – alors sous domination portugaise – qui correspond aujourd’hui à la ville d’El Jadida. De Mazagan, il va arriver à la cour du puissant sultan saadien, Ahmed al-Mansour, et être confronté à une période de lutte fratricide entre les trois fils du sultan, qui a plongé le Maroc dans une effroyable guerre civile.

A partir de là, Ahmed al-Hajari va être désigné ambassadeur en France et aux Pays-Bas pour venir en aide aux morisques. Entre-temps, Philippe III d’Espagne a sorti un décret en 1609 sur l’expulsion de tous les morisques. Une forme de nettoyage ethnique, comme l’ont décrit plusieurs chercheurs. Sur la route de l’exode, ces morisques ont connu des drames épouvantables. Je fais d’ailleurs le parallèle avec les tragédies que vivent actuellement les migrants, exilés par milliers vers différentes destinations, y compris au Maghreb.

En France, Ahmed al-Hajari s’est retrouvé à Rouen, Bordeaux, Paris, Olonne, avant de se rendre aux Pays-Bas, d’abord à Amsterdam puis à Leyde. Au cours de ces déplacements, il va rencontrer des intellectuels chrétiens (catholiques et protestants). C’est un roman riche en évènements, en données sur les liens entre le Maghreb et l’Europe occidentale au début du XVIIe siècle, qui contient les observations directes de cet homme sur la base de ses rencontres et les débats qui en ont résulté.

Ce derniers interpellent notamment sur les dialogues entre les civilisations, les incompréhensions entre les cultures, ainsi que des questions théologiques primordiales.   

Votre livre se présente comme un roman historique : une fiction certes, mais tirée de faits et de personnages réels. Où demeure la part fictive ?

Des données historiques enrichissent le texte et servent de toile de fond. Mais les personnages ont avant tout leurs sentiments, leurs états d’âme, leurs préjugés dans leur rapport à l’autre… Il y a aussi toute la description des paysages, des cadres de vie, les dialogues, les rencontres amoureuses… Cet ensemble nous emporte dans une sorte de fiction, mais je ne vais évidemment pas tout dévoiler !

Comment avez-vous travaillé sur le volet historique ?

Chaque partie du roman a nécessité une recherche à part entière. Pour celle qui concerne le contexte marocain, le règne d’al-Mansour et la guerre civile, je disposais d’éléments du fait de mes recherches historiques basées sur mon dernier livre «Histoire inattendue du Maroc» (Ed. Erick Bonnier Eds, 2018). Il y a évidemment le récit du voyage lui-même qui a été écrit par ce personnage central et me sert de trame.

A chaque étape historique, que ce soit à Leyde, Amsterdam, Bordeaux, Paris, il m’a fallu aller vers des ouvrages spécialisés à chaque fois. Il y a également ces manuscrits découverts à Grenade et qui sont absolument fabuleux – le titre de mon roman vient d’ailleurs de là ; «Les Manuscrits perdus». Connus en Espagne sous le nom de «Libros plúmbeos» («livres de plomb»), ce sont des documents qui remontent à l’ère apostolique et qui sont écrits en lettres arabes. Leur histoire est captivante. Ils n’ont été rendus à l’Espagne par le Vatican qu’en l’an 2000, qui les lui avait confisqués dès cette époque.

Ces manuscrits deviennent presque des personnages à eux seuls, dont je raconte l’histoire de bout en bout jusqu’au chapitre final. Je me suis aussi déplacée à Grenade et à Séville, dans les quartiers et les rues où j’ai fait vivre les personnages. Je ne me suis pas déplacée pour tous les lieux car il y a tout de même une part de fiction, romanesque, à la limite du poétique. Je laisse un peu planer mon imagination…

C’est votre premier roman à s’inscrire dans un contexte historique précis. Pourquoi avoir choisi cette époque ? Quels parallélismes faites-vous avec notre époque ?

Je trouve que c’est une période très dense, très riche et, paradoxalement, il y a beaucoup de parallélismes avec des thématiques propres à notre temps, notamment le phénomène migratoire, avec toutes ces populations qui traversent les frontières et le rejet auquel elles se heurtent de part et d’autre, l’exil, qui était à l’époque représenté par les morisques. Il y a aussi la question de l’incompréhension entre les cultures.

Cela nous montre que le phénomène ne date pas d’aujourd’hui, mais qu’il s’inscrit dans un long processus historique qui a multiplié ces incompréhensions culturelles. J’aime beaucoup également le XVIe siècle, qui est extrêmement riche dans l’histoire du Maroc, car consécutif à la chute de l’Andalousie, l’exil des populations andalouses, la naissance d’un empire et la dislocation de ce même empire.

Tout ceci nous interroge sur le pouvoir, son fonctionnement, le poids de la religion dans la société. C’est tout un ensemble de thématiques contemporaines. Vous savez, je n’aime l’histoire que parce qu’elle interpelle le présent. Sans ça, elle n’aurait pas de sens.   

«Les Manuscrits perdus», Mouna Hachim, Ed. Erick Bonnier Eds, 2019, 276 p., 20 €

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