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Santé Publié

Maroc : Quand nos assiettes s’occidentalisent

Le régime crétois est de plus en plus délaissé au profit d’une nourriture peu saine et équilibrée. A l’origine de cette transition, de nombreuses mutations sociologiques et une amélioration des conditions économiques.  

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Photo d'illustration. / DR

Il y a quelques années déjà, le régime méditerranéen battait de l’aile ; les fast food et autres géants de la restauration rapide auront fini de l’éclipser. Les habitudes alimentaires des Marocains n’ont pas échappé à cette tendance mondiale et s’inscrivent en droite ligne dans ce phénomène d’occidentalisation de nos assiettes, ainsi que le relève Pr Fadoua Allali, rhumatologue, dans une étude sur l’«évolution des pratiques alimentaires au Maroc».

«L’alimentation se diversifie progressivement, surtout pour les ménages urbains et les classes plus aisées. (…) Les aliments prêts à consommer et la restauration hors domicile deviennent plus courants en milieu urbain favorisant la consommation d’aliments riches en sucre et en graisse. Cette évolution témoigne de la transition nutritionnelle en cours en milieu rural aussi bien qu’urbain», explique-t-elle en introduction.

«La transition nutritionnelle se réfère au passage d’une alimentation riche en amidon et fibres, faible en gras et d’une vie physiquement active à une alimentation plus diversifiée mais riche en sucres, en graisses animales saturées et en aliments usinés, faible en fruits, légumes et fibres et à un mode vie sédentaire. Cette étape classiquement décrite comme ''occidentalisation'' des comportements est propice aux maladies métaboliques de surcharge – obésité, hypertension artérielle, dyslipidémies et diabète –, aux maladies cardiovasculaires et à certains cancers», souligne plus loin Fadoua Allali.

Mutations sociologiques

«Ces changements alimentaires ont sans doute contribué à l’augmentation du nombre de personnes obèses», observe Houda Lazrak, médecin nutritionniste spécialisé en endocrinologie et diabétologie, contacté par Yabiladi. Selon la dernière enquête épidémiologique de prévalence des facteurs de risque des maladies non transmissibles du ministère de la Santé, réalisée en collaboration avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’obésité touche 20% de la population. Entre 2000 et 2017, le taux d’obésité au Maroc est passé de 13,2 à 20%. Autre conséquence de ces changements alimentaires : «Il y a une dizaine d’années, on recensait le diabète de type 2 principalement chez les sujets âgés. Aujourd’hui, on l’observe de plus en plus chez les enfants, avec tous les problèmes cardiovasculaires qu’ils peuvent contracter à l’âge adulte», ajoute Houda Lazrak. Selon les estimations de l’OMS, le taux de prévalence du diabète chez la population adulte marocaine est de 12,4%.

Parmi les déterminants de cette transition alimentaire, Fadoua Allali énumère l’urbanisation, «principal moteur de l’évolution des styles alimentaires» ; la mondialisation, «qui joue un rôle dans l’uniformisation de certaines pratiques alimentaires», les mutations sociologiques – «le développement du travail des femmes, la décohabitation des générations et les grands phénomènes d’urbanisation» – et l’amélioration des conditions économiques.

«L’insertion des femmes sur le marché du travail a bien entendu contribué à ces évolutions. Elles ont de moins en moins le temps de préparer les repas, de surcroît équilibrés. Il en va de même pour les enfants : avec les horaires continus imposés par le système scolaire, ils sont de plus en plus incités à manger dehors, dans les snacks et les fast food, alors qu’ils avaient auparavant l’habitude de rentrer entre midi et deux», analyse Houda Lazrak. «L’alimentation de rue est omniprésente en ville, souligne dans ce sens Fadoua Allali. Parfois de qualité nutritionnelle et hygiénique sous-optimale, elle est néanmoins commode et surtout peu chère. Elle répond aux besoins non seulement des citadins qui travaillent, mais aussi des familles pauvres qui faute de système de cuisson ou de conservation dans leur logement y ont souvent recours.»

Sacro-saint petit déjeuner, vraiment ?

Parallèlement à ces changements, ce sont parfois les pratiques alimentaires elles-mêmes qui donnent à réfléchir. «Dosés, les féculents sont bons pour la santé. Mais au Maroc, le pain est omniprésent dans notre alimentation : on en mange beaucoup trop, sans compter les petits déjeuners, eux aussi souvent trop copieux», relève la nutritionniste. Longtemps perçu comme «le-repas-le-plus-important-de-la-journée», le tout premier repas de la journée a quelque peu dégringolé de son piédestal.

«L’idée selon laquelle le petit-déjeuner est le repas le plus important de la journée est effectivement liée à l’industrie des produits de petits-déjeuners, et notamment des céréales. Si depuis le développement de cette idée de nombreuses recherches ont été menées pour prouver cette affirmation, beaucoup de ces études montrent moins une véritable cause entre la prise régulière d’un petit-déjeuner et une bonne santé, que des liens, parfois contradictoires», décortiquait en juin dernier le journal Libération dans sa rubrique Checknews. «Ce n’est effectivement pas forcément le repas le plus important : certaines personnes se contentent d’un bon déjeuner et dîner et ne présentent pas de problèmes de santé quelconque. Il suffit de respecter le nombre de kilocalories nécessaires par jour», commente Houda Lazrak.

Enfin, Fadoua Allali conclut que «les niveaux de consommation alimentaire sont marqués par de fortes disparités entre le milieu urbain et rural et entre les quintiles les plus riches et les plus pauvres. La pratique de l’activité physique connaît une régression car seulement 50% des jeunes déclarent pratiquer une activité physique. Le Maroc, donc, à l’égard des pays en voie de développement est en train de subir les conséquences d’une déviation du modèle alimentaire méditerranéen». Un détournement qui ne se voit nullement freiné par des campagnes de prévention et de sensibilisation : «Il n’y a pas de messages dans ce sens, ça ne se transmet pas pour l’heure», regrette Houda Lazrak.

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