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La darija, ce mélange de langues inventé par les Marocains pour unifier leurs dialectes

Mal comprise par les populations du Moyen-Orient et même des fois ceux de nos voisins maghrébins, mélange d’expressions et de langues étrangères, notre darija est une «lingua franca» inventée pour nous permettre de communiquer et se comprendre. Mais notre dialecte est-il plus proche de l’arabe classique ou de l’amazighe ?  

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Photo d'illustration. / Ph. DR
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Au fils des siècles, les Marocains ont appris de nouveaux mots à la faveur des échanges commerciaux et humains avec leurs voisins. L’amazighe, langue parlée par les autochtones du pays, a elle-même été influencée par les langues de plusieurs conquérants, comme les Phéniciens et les Romains.

A l’arrivée des Arabes au Maghreb, arabe classique et amazighe laisseront place à la Darija, un dialecte standard qui permettra aux Marocains peu importe leur origine de communiquer entre eux.

La question de la proximité entre la Darija et l’amazighe d’une part, et la Darija et l’arabe classique d’une autre, a fasciné des historiens et des linguistes. Si certains tendent à la rapprocher de l’arabe classique, d’autres pensent qu’elle reste plus proches, phonétiquement et syntaxiquement de l’amazighe.

La darija, dérivée de l’arabe classique

Dans «Women, Gender, and Language in Morocco» (Editions Brill, 2003), Fatima Sadiqi affirme que «l'arabe marocain ou darija partage de nombreux aspects linguistiques avec l'arabe standard». Elle rappelle que la plupart des travaux linguistiques sur l’histoire des dialectes arabes les raccrochent de l’arabe classique. Ils considèrent en effet que l'arabe classique et la darija ont un ancêtre commun. D'ailleurs, l’arabe classique n'a jamais été parlé comme langue de la vie quotidienne, selon Fatima Sadiqi.

«Dans sa forme actuelle, l’arabe marocain a perdu une grande partie de sa ressemblance morpho-syntaxique, lexicale et phonologique avec l’arabe standard. À l'instar du berbère, l'arabe marocain n'est pas une langue homogène, car plusieurs dialectes de l'arabe marocain sont parlés dans diverses zones géographiques du Maroc.»

Fatima Sadiqi

Aleya Rouchdy, auteure de «Language Contact and Language Conflict in Arabic» (Editions Routledge, 2013), estime de son côté que «l'arabe marocain (darja) est une variété faible (de l'arabe classique) étant donné qu'il n'est ni codifié ni normalisé». Variété parlée, selon elle, par la grande majorité de la population, la darija «se caractérise, phonologiquement, par une chute de la voyelle» par rapport à l’arabe.

Mais les deux chercheuses reconnaissent que «l'arabe marocain a beaucoup emprunté» aux autres langues. Aleya Rouchdy évoque même un emprunt du français et de l’amazigh.

«Par rapport au Moyen-Orient et même aux dialectes arabes maghrébins, l’arabe marocain est considéré comme la version la plus éloignée de l’arabe standard du Moyen-Orient considéré comme "pur".»

Fatima Sadiqi

Sur le plan linguistique, cette «déviance» est «attestée par la compression remarquable des voyelles, la grande variation phonologique et l’ordre des mots SVO (Sujet-verbe-objet), par opposition à l’ordre typique des mots VSO de l’arabe standard», détaille la chercheuse. .

La darija, enfant de l’arabe classique et l’amazighe ?

Elle reconnait aussi «l'influence du berbère sur l'arabe marocain aux niveaux phonologique, morphologique, syntaxique et sémantique» et qui serait en grande partie responsable de cet écart.

Mais bien avant de se pencher sur la relation entre la darija et l’amazighe, historiens et linguistes se sont intéressés à langue vernaculaire au Maghreb. Ainsi, dans «État actuel de la frontière linguistique entre l’arabe et le berbère», les deux universitaires Mostafa Benabbou et Peter Behnstedt ont rappelé que «l’histoire des usages linguistiques au Maroc doit tenir compte du passé linguistique pré-arabe». «Pour cela il faudrait interroger les vestiges pré-berbères, ceux des Phéniciens, des Romains, des Byzantins et même ceux des Vandales», écrivent-ils.

Les deux universitaires donnent l’exemple de mots romains qui marquent le passage des Romains au Maroc, comme «Lixus, Volubilis, Tingis, Zilis» pour «Larache, Walili, Tanger et Asilah», tout comme les origines grecque ou latine de certains mots. Pour eux, il faut aussi tenir compte de l’impact inverse de la défaite des Arabes, notamment à Al Andalus et l’arrivée de nouveaux éléments dans la société marocaine, à savoir les juifs, les andalous ainsi que les colons espagnols et français» sur les langues du royaume.

Et sur les ressemblances et les différences entre la darija et l’amazighe, les thèses ne manquent pas. Dans «Regards croisés de l’historien et du linguiste sur l’interaction des langues en usage au Maroc», El Houssaïn El Moujahid expose les trois hypothèses se rapportant à l’arabe marocain et l’amazighe.

Il rappelle d’abord que «l’accent est souvent mis sur l’étonnante et intrigante ‘’similitude’’ entre les dialectes de l’arabe marocain et ceux de l’amazigh, aux plans phonique, lexical et morpho-syntaxique». «A l’époque coloniale, les études les plus fiables, se réduisent souvent à des hypothèses intuitives et aléatoires sur les faits diachroniques, sur les mécanismes d’interférence et sur les processus d’emprunt, de calque et d’intégration, dans un sens ou dans l’autre», souligne-t-il. Des études qui concluent, selon lui, à «l’affirmation des analogies constatées entre les deux systèmes».

Ainsi, trois thèses se déclinent. La première, la thèse berbérisante (le tout amazigh) «ramène tous ces faits à une seule hypothèse : l’arabe dialectal est la traduction exacte de l’amazighe». Ceux qui soutiennent cette thèse estiment que «le lexique arabe est venu se mouler dans les structures amazighes comme la mentalité, et la culture arabe ont été assimilées par la culture amazighe».

La deuxième, la thèse arabiste (le tout arabe), «s’inscrit dans une tendance courante visant à démontrer "l’arabité des imazighen" et leur "enracinement profond dans l’arabité"», écrit-il. L’amazighe est ainsi «directement confrontée à l’arabe classique, avec une nette occultation de l’arabe dialectal en usage au Maghreb». 

Quant à la troisième thèse dite conciliatrice (entre-deux), elle considère que «l’arabe marocain est le produit de l’interaction entre l’arabe classique et l’amazighe». Celle-ci aurait même «contribué à l’émergence et au développement de l’arabe marocain».

Une darija pour unifier les dialectes

El Houssaïn El Moujahid expose aussi l’approche sociolinguistique qui considère l’arabe marocain et l’amazighe comme «deux pôles de la diglossie dialectal-amazighe». Cette approche reconnait que «les deux langues ne sont pas apparentées directement, l’arabe dialectal étant une langue sémitique et l’amazighe, une langue chamito-sémitique (afro-asiatique)» et que leurs structures linguistiques sont bien distinctes. Cette approche conclut que «l’amazighe constituerait la variété dominée dans le binôme dialectal-amazighe».

Les Marocains ont ainsi inventé une «lingua franca», soit une langue véhiculaire ou un dialecte servant de moyen de communication entre les différentes populations arabes et amazighes du royaume. Cette nécessité est «motivée par la présence de trois principaux dialectes amazighs et de nombreux sous-dialectes», avance Elabbas Benmamoun, auteur de «Perspectives on Arabic Linguistics XIX» (Editions John Benjamins Publishing, 2007).

Cette utilisation a ainsi «permis de réduire les différences entre dialectes et favoriser l’inter-compréhensibilité entre les dialectes arabes marocains», complète Fatima Sadiqi.

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