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Société Publié

Maroc : Les troubles psychosociaux délaissés par le code du travail

Le Code du travail marocain n’encadre pas juridiquement les risques psychosociaux. Une défaillance qui donne toute latitude aux abus et à l’impunité, au grand dam des salariés qui ne savent pas à quel saint se vouer.

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Photo d'illustration. / DR

C’est une réalité encore mal saisie dans le monde du travail marocain : les risques psychosociaux, ou comment des éléments relevant de la sphère professionnelle peuvent impacter l’intégrité physique et la santé mentale des salariés au sein de leur environnement de travail.

D’après l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), qui siège à Paris, les risques psychosociaux (RPS) correspondent à des situations de travail où sont présents, «combinés ou non, du stress : déséquilibre entre la perception qu’une personne a des contraintes de son environnement de travail et la perception qu’elle a de ses propres ressources pour y faire face ; des violences internes commises au sein de l’entreprise par des salariés : harcèlement moral ou sexuel, conflits exacerbés entre des personnes ou entre des équipes ; des violences externes commises sur des salariés par des personnes externes à l’entreprise (insultes, menaces, agressions…)».

«Le Code du travail marocain néglige la santé psychologique des salariés, et le harcèlement moral n’y est même pas mentionné. De plus, à part quelques articles de presse, il est quasiment impossible de trouver des ouvrages ou des articles juridiques marocains critiquant cette déficience dans le Code du travail ou présentant des solutions», relève le centre de recherche marocain Economia, HEM Research Center. «Les facteurs peuvent être d’ordre relationnel, organisationnel, émotionnel : il peut s’agir d’un manque de reconnaissance, un salaire jugé trop faible par rapport à la charge de travail fournie, un rythme de travail trop élevé, des conflits entre collègues ou encore un déséquilibre entre vie professionnelle et vie personnelle», énumère Ikrame El Abbadi, auteure d’une thèse sur «l’épuisement professionnel chez les cadres du secteur privé», contactée par notre rédaction.

Cadre juridique

«Globalement, il y a une grosse négligence de la santé mentale au Maroc», confirme-t-elle. Ikrame El Abbadi souligne qu’il y a bien une reconnaissance comportementale des risques psychosociaux, une connaissance des symptômes émotionnels et cognitifs, «mais pas de reconnaissance juridique», d’où la difficulté pour un salarié de prouver qu’il fait face à une situation d’épuisement professionnel. «Le cadre juridique fait défaut au Maroc», confirme Saida Toufik, professeure chercheure à la Faculté des sciences et techniques de Mohammedia. Cette dernière déplore également que les psychologues du travail ne soient pas toujours vus d’un bon œil par les dirigeants d’entreprise.

«La plupart des entreprises privées ne souhaitent pas faire venir des psychologues du travail, qu’elles estiment inutiles.»

Ikrame El Abbadi

Mais «encore faut-il que la profession soit reconnue», complète Saida Toufik. Le métier de psychologue souffre en effet d’un vide juridique et d’une absence de cadre réglementaire au Maroc. «Il faut définir un statut clair du psychologue clinicien et cesser de le considérer comme un simple auxiliaire», plaide ainsi l’enseignante chercheure, dans l’espoir de faire valoir la pertinence de leur intervention dans les entreprises.

Sur le front des risques psychosociaux, Saida Toufik souligne la nécessité d’élaborer un cadre juridique. «Tous les responsables et partis politiques doivent faire des propositions dans ce sens afin d’accoucher d’une loi qui soit en adéquation avec les recommandations internationales», notamment celles de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’Organisation internationale de normalisation (ISO), qui produit des normes internationales dans les domaines industriels et commerciaux, appelées normes ISO. La norme ISO 45001 est celle qui concerne la santé et la sécurité au travail.

Encourager la recherche scientifique

Mais pour baliser le terrain législatif, encore faut-il avoir préalablement élaboré des données scientifiques sur lesquelles s’appuyer. C’est ce que recommande Sabrine Battal, auteure d’une «étude bibliographique sur les risques psychosociaux et qualité de vie au travail au Maroc» (2015). Elle a elle-même constitué une base de données qui a mis en lumière «une prévalence élevée de stress professionnel dans les grandes villes marocaines, plus chez les femmes que les hommes». Cette chercheuse sur les risques professionnels et psychosociaux déplore le manque de données, qui de surcroît ne couvrent que très peu de domaines. «85% couvrent le milieu médical, particulièrement exposé au stress il est vrai. Les autres domaines ne sont pas couverts par la recherche scientifique», précise-t-elle.

«Il faut sensibiliser les entreprises pour inclure les risques psychosociaux dans leur globalité, à savoir le stress professionnel et les violences internes et externes. Les instances marocaines doivent étudier l’expérience des pays industrialisés, notamment scandinaves, et encourager la recherche scientifique dans l’approche de cette problématique», soutient Sabrine Battal.

«Préalablement à la mise en place d’une stratégie de réduction des risques, il faut établir un diagnostic détaillé permettant de savoir quels sont les facteurs de risque pertinents et les groupes sociodémographiques les plus touchés.»

Sabrine Battal

«Il faut mettre en place un protocole d’intervention qui va renseigner les décideurs au niveau national. On n’a pas les moyens logistiques et financiers de faire un sondage national, mais il serait pertinent de savoir combien coûte à l’économie les risques sociaux», conclut Saida Toufik.

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