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Culture Publié

Olivier Coussemacq : «Réinstaller l’évidence que nous sommes une seule communauté humaine»

Ayant grandi au Maroc, le réalisateur français Olivier Coussemacq revient auprès de Yabiladi sur le tournage de son dernier film, Nomades. Co-produit avec le Maroc, sorti en France le 7 août et depuis juin dans le royaume, il est un hymne à la dignité humaine, dans un monde où il devient urgent de replacer l’individu au centre.

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Olivier Coussemacq, réalisateur du film Nomades / Source : petit-bulletin.fr

A quel degré votre film est-il inspiré de votre vécu ?

A mon sens, il est toujours difficile de distinguer la part de votre intimité qui se glisse subrepticement dans les fictions que l’on écrit. Cette dimension du film fait surgir à ma conscience une évidence : l’exceptionnelle intimité entre les personnages de la mère et du fils, qui est un total écho à mon intimité la plus profonde que je m’étais gardé de voir.

Hors de ce champ, d’autres thèmes sont nourris de certaines expériences de ma vie : mon engagement constant auprès de personnes en situation administrative irrégulière en France, qu’il m’a été donné d’accompagner dans leurs démarches souvent difficiles, depuis vingt cinq ans déjà. J’ai toujours été choqué que l’individu n’ait pas ce droit d’aller librement où bon lui semble et se justifie de son désir de voyager ! Je me sens blessé, révolté, qu’il me soit possible de circuler librement au Maroc, quand beaucoup de mes amis marocains se voient refuser le droit de venir me rendre visite en France.

Si spirituellement, je partage cette conviction du personnage de Naïma dans le film que l’on ne naît pas où l’on naît par hasard, je n’en défends pas moins la liberté pour chacun d’embrasser le monde à la mesure de sa curiosité, de ses besoins, de ses manques, de sa volonté de s’enrichir d’autres cultures, d'autres gens et de leur donner en retour.

Considérez-vous ce film comme l’écriture d’une partie de cette histoire, une sorte de réconciliation ou de deuil sur cette séparation avec le Maroc ?

Il ne saurait y avoir de réconciliation là où il n’y eût jamais discorde. Il y a dans cette démarche d’écrire au Maroc pour le Maroc, en dehors de l’immense bonheur d’y venir travailler, une démarche d’aller vers l’autre, de dire l’urgence du vivre-ensemble à une époque où s’érigent avec cynisme tant de murs, où s’observent tant de replis sur soi, d’ambitions insensées de ne vouloir plus partager la vie qu’avec son prétendu semblable.

Il nous faut urgemment non seulement aller vers l’autre, mais prendre le temps de se mettre à sa place, pour que s’installe cette évidence que nous sommes une seule et même communauté humaine, au delà des clanismes, régionalismes, nationalismes et autres corporatismes… L’autre est une richesse. Apprenons à le regarder avec amour, sans jamais comparer. Les individus ne sont pas à mes yeux meilleurs ou pires, ils sont différents ! Je me réjouis des différences. Le semblable m’ennuie.

C’est par ailleurs un hommage à la figure de la mère ?

Oui, définitivement. J’ai vu souvent reposer des familles entières sur le socle maternel, quand le père était défaillant. La mère est toujours moins complaisante, moins égocentrée, plus dans le don et la générosité, souvent dans le sacrifice. Il y a bien sûr toujours des exceptions et je ne voudrais pas non plus que l’on déduise de ces propos que je stigmatiserais les hommes, ou leurs inavouables faiblesses.

Chacun fait avec ce qu’il peut, ce qu’il est. Cela n’interdit pas de porter sur la réalité un regard objectif. Cela interdit absolument, de mon point de vue, de porter le moindre jugement. Mais je voue, il est vrai, une grande admiration à la figure maternelle.

Que vous disent vos récentes visites au Maroc sur la perception de l’exil et de la migration par les jeunes d’aujourd’hui ?

Les jeunes, de plus en plus et partout, ont un désir vaste du monde. Les réseaux sociaux leur en ont ouvert la visibilité, avant de devenir l’un des principaux instruments de leur frustration. La plupart de ce qu’ils y voient leur est inaccessible. Le capitalisme mondialisé, avide et insatiable, responsable des pires disparités et injustices, de luttes acharnées au quotidien pour survivre, mettant en compétition les individus, atomisant la communauté humaine, n’est porteur que de rêves fallacieux et délétères. Chacun court après une part insaisissable du gâteau et observe avec envie le pré du voisin où l’herbe serait plus verte.

Le Maroc n’échappe pas à ce phénomène. Autant je me réjouis que chacun puisse aller et venir de part le monde comme bon lui semble, autant me bouleverse ce désir de tout un pan de la jeunesse de vouloir partir. L’exil est un déchirement, une douleur. Si tant de jeunes envisagent de passer outre, alors s’impose le constat d’une grande désespérance. J’ai une telle foi en les jeunes ! J’observe tant d'énergies, de créativités immenses et multiples au Maroc !

Il est temps que nous reconsidérions à l'échelle planétaire notre rapport à la vie, à l’économie, au partage des ressources et des richesses. Il est temps de replacer l’individu au centre de tout.

Sur quels critères avez-vous choisi les lieux de tournage ?

De longues recherches ont été nécessaires. J’ai parcouru des milliers de kilomètres pour arriver à découvrir ne serait-ce que la ferme idéale du sud. Sans cliché touristique. Sans respect d'une quelconque typicité régionale. J’ai résisté aussi à Tanger à la mémoire coloniale, balisée et attendue, pour arriver plutôt à une représentation contemporaine de la réalité quotidienne marocaine.

Plus généralement, les décors doivent pour moi répondre à des exigences scénaristiques précises (statut social, dispositions scéniques…), aussi importantes que les considérations naturalistes. Je pense qu’il est important que les personnages évoluent dans des lieux qui fassent sens eux aussi. Et d’ailleurs je filme mal les lieux qui ne m’évoquent rien. Les décors sont des maillons essentiels de l’expressivité et de la dramaturgie.

Pendant combien de temps avez-vous travaillé sur le film ?

ll a fallu énormément de temps pour monter le financement et la production française, avant que Awman productions, Mohamed Nadif, le coproducteur marocain, et le Centre cinématographique marocain (CCM) ne viennent à la rescousse et sauvent littéralement le projet. Ecrire une histoire marocaine, tournée au Maroc, avec des acteurs marocains, dans leur langue, était un grand pari. Je me suis souvent découragé, mais je suis fier aujourd’hui de n’avoir jamais renoncé. Si je ne devais espérer qu’une seule récompense à tant d’efforts, ce serait que le public marocain se reconnaisse dans ce film.

Dans cet opus, on voit des comédiens confirmés mais aussi des acteurs qui passent pour la première fois devant la caméra. C’est un choix délibéré ?

J’ai eu le privilège de rencontrer pour Nomades de sublimes actrices et acteurs, animés d’une volonté intime de donner le meilleur de leur talent, soucieux de refaire les scènes infatigablement jusqu’à la perfection quand c’était nécessaire. J’ai rencontré pour la quasi totalité des personnages plus jeunes des garçons dont c’était la première expérience, non parce que c’était une volonté initiale, mais parce que les professionnels de cet âge sont très peu nombreux. Je suis impressionné par leurs aptitudes et la qualité de leur travail.

Autrement dit, chaque personnage a fait l’objet d’un choix réfléchi. C’est John Huston qui disait il me semble, tandis qu’on le questionnait à propos de sa direction d'acteur, qu’il ne dirigeait que lorsque qu’il s’était trompé dans son choix au moment du casting ! Plus généralement, nous éloignant de cette jolie boutade, je voudrais dire une banalité, parce qu’elle n’en demeure pas moins essentielle à mes yeux : une fiction repose entièrement sur ses acteurs. Ils sont l’apport de l’âme de leur personnage.

Il m’arrive au cinéma de pleurer d’émotion lorsque la dramaturgie m’y conduit ; mais il m’arrive de pleurer parce que je reconnais soudain en la performance d’une actrice ou d’un acteur un moment de génie et de don de soi quasi bouleversants. Le travail avec les actrices et les acteurs sur un plateau de tournage est pour moi un parfait moment de bonheur.

Après votre travail sur ce film, pouvez-vous dire qu’un talent en particulier a été révélé et que l’un de ces nouveaux visages pourra devenir une figure dans le cinéma ?

Je me garderai bien de faire cette sorte de prédiction. Beaucoup de grands talents ont convergé sur ce film et se sont généreusement fondus pour arriver au résultat que nous connaissons, qu’il s’agisse des actrices et acteurs, mais aussi des techniciens. Je leur dois énormément. Et d’ailleurs, s’ils le veulent bien, j’espère que nous récidiverons bientôt.

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