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Culture Publié

Histoire : Quand le Maroc vit éclore ses premières associations artistiques

Peintures et musées servirent notamment l’intérêt de la propagande politique du résident général de France au Maroc, le général Hubert Lyautey. Les artistes français, notamment les orientalistes, étaient légion.

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L'Exposition de Casablanca en 1915, première foire commerciale du Maroc. / DR

L’instauration du protectorat français au Maroc fut une aubaine pour les artistes français : celle d’insuffler au courant orientaliste, alors jugé trop classique, un renouveau artistique et culturel. Et c’est au travers de la fondation de l’Association des peintres et sculpteurs du Maroc qu’ils le trouveront.

Mais avant cela, il faut noter que l’instauration d’associations artistiques n’est pas ce qui importe le plus aux yeux du résident général de France au Maroc, le général Hubert Lyautey. A contrario, en Algérie, devenue colonie française respectivement en 1830 et en Tunisie sous protectorat depuis 1881, deux importants Salons sont créés : celui de la Société des artistes algériens et orientalistes (1897) et celui de la Section Art et Lettre de l’Institut de Carthage (1894), vers lesquels convergent très vite des artistes métropolitains, explique Mylène Théliol, docteure en histoire de l’art à l’université de Bordeaux III, dans un article intitulé «L’association des peintres et sculpteurs du Maroc (1922-1933)» (Rives méditerranéennes, 2009).

Au Maroc, le courant orientaliste n’est donc pas la priorité des autorités coloniales en matière artistique, alors que le pays compte pourtant une présence significative d’orientalistes dès 1914, soit deux années après que le Maroc fut placé sous tutelle française, le 30 mars 1912. «(…) le Résident préfère les employer au sein du Service des beaux-arts, des monuments historiques et des antiquités. Leurs connaissances de l’art musulman sont précieuses pour l’étude et la conservation des édifices et des œuvres d’art marocains», souligne Mylène Théliol. Il faudra attendre 1922, dix ans après l’instauration du protectorat, pour que soit fondée l’Association des peintres et sculpteurs du Maroc, une fois le classement fait des monuments considérés comme historiques ou artistiques.

Peintures, politique et propagande  

Les membres de l’Association des peintres et sculpteurs du Maroc sont avant tout Français. On compte parmi eux le peintre orientaliste Jacques Majorelle. «Les artistes adhérents sont des orientalistes attachés aux pittoresques des sites mais qui recherchent des effets stylistiques très poussés pour aboutir à un renouvèlement des thèmes et motifs orientaux», ajoute la docteure en histoire de l’art. Les peintres marocains, quant à eux, furent conviés au Salon de la Société coloniale des artistes français en 1921, soit une année avant la création de l’Association des peintres et sculpteurs du Maroc. «Elle (la Société coloniale des artistes français, ndlr) relaie la Société des peintres orientalistes par son ouverture vers le Maghreb», précise Mylène Théliol.

«Ce rapprochement s’est effectué grâce à la création du prix du Maroc en 1919. (…) Depuis la création de ce prix, la vie artistique s’accroît rapidement au sein du pays chérifien. Les artistes français de passage sont accueillis dans les maisons des arts ouvertes dans les villes les plus importantes. (…) Un atelier est octroyé pour une période de quatre mois à une même personne. Ces ateliers sont rentables. Ils favorisent le développement de l’art au Maroc et l’exportation d’images du pays par le biais des œuvres picturales réalisées par les peintres itinérants. La peinture sert alors de tremplin à une politique propagandiste et touristique.»

Mylène Théliol, docteure en histoire de l’art à l’université de Bordeaux III

Signe que l’Association des peintres et sculpteurs du Maroc est particulièrement attachée aux orientalistes, elle ouvre en 1929 un musée des Beaux-arts à Rabat qu’elle baptise «Musée Delacroix» en l’honneur du grand peintre orientaliste du XIXème siècle, de son prénom Eugène, raconte Mylène Théliol dans une thèse intitulée «Le regard français sur le patrimoine marocain : conservation, restauration et mise en valeur de l’architecture et de l’urbanisme des quatre villes impériales sous le protectorat (1912-1956)». Le musée vient se nicher dans la Kasbah des Oudayas et accueille notamment des œuvres des artistes du Maroc, résidents ou pas dans le pays. Dès 1933, paradoxalement au déclin qu’enregistre l’association, le nombre d’expositions individuelles d’artistes et notamment de peintres ne cesse d’aller crescendo à Rabat, Casablanca et Marrakech entre 1933 et 1938.

«Nu au drapé dans un intérieur marocain», René-Xavier Prinet (1861-1946)«Nu au drapé dans un intérieur marocain», René-Xavier Prinet (1861-1946)

La même année, Rabat connaît l’inauguration, dans son palais de la Mamounia, d’un musée des Arts français. On y retrouve des œuvres d’artistes métropolitains et du Maroc. Casablanca n’est pas en reste : en 1931, elle accueille un musée des Beaux-arts exposant les peintures françaises du XIXème siècle, mais aussi celles des Français de métropole et du Maroc comme Azouaou Mammeri, considéré comme «le plus marocain des peintres algériens et comme le plus algérien des peintres du Maroc».

«Marocaine assise», Azouaou Mammeri«Marocaine assise», Azouaou Mammeri

L’époque des premiers musées

L’ouverture de ces musées ouvre un nouveau chapitre au Maroc en ce début de XXe siècle. Car avant l’instauration du protectorat, «le Maroc ne possédait pas de musée dans le sens donné par l’ICOM (International Council of Museums – Conseil International des Musées, statuts de 1961, article 3) d’une collection de ''biens culturels'' ouverte au public ''à des fins de conservation, d’étude, d’éducation et de délectation''», indique de son côté Habiba Aoudia, doctorante en histoire à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne, dans un article intitulé «La fabrique du musée d’art marocain : L’œuvre de Prosper Ricard» («L’Année du Maghreb», Éditions 19, 2018).

C’est la ville de Fès qui sera entre autres le théâtre de la genèse muséale. En 1914, alors qu’il effectue des recherches sur le patrimoine fassi, Alfred Bel, un orientaliste arabisant français, envisage de fonder un musée qui regrouperait, selon des critères d’ordre archéologique ou artistique, des objets anciens provenant de Fès ou de sa région. Il en conçoit seul le projet. Très vite, des notables musulmans fassis sont séduits par son projet. A l’aube de l’été 1914, il récolte leurs premiers dons. Un an plus tard, en avril 1915, lors d’un déplacement à Fès, c’est le résident général Lyautey qui se montre enthousiaste à l’égard de ce musée en devenir. L’établissement sera situé à proximité de sa résidence de Dar el Beïda, à savoir le palais Batha. Et c’est encore, comme la peinture, une histoire de propagande qui rythme en quelque sorte la création de ce musée : «L’intérêt de Lyautey pour le musée du Batha indique qu’il avait clairement envisagé le potentiel de l’institution dans son action de propagande politique, comme il l’énonce au moment de l’Exposition de Casablanca», souligne Habiba Aoudia.

A partir de l’Exposition de Casablanca, première foire commerciale du Maroc, les industries d’art marocain sont très vite soumises à l’action de propagande politique de Lyautey. «Un pays, comme une maison de commerce (…) doit avoir une devanture. Cette devanture, ce sont les arts locaux qui doivent la garnir. Apportons-y tous nos soins pour qu’elle arrête le passant et l’incite même à y entrer. À l’intérieur, d’autres agents feront le nécessaire», dira-t-il. L’évènement aura toutefois eu le mérite de dresser pour la première fois l’inventaire des richesses artistiques du Maroc afin de les exposer au sein de pavillons régionaux.

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