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Santé Publié

Dr Zouhair Lahna : «Je ne peux pas à moi seul pallier les dysfonctionnements de tout un pays»

Le Dr Zouhair Lahna a annoncé, hier sur sa page Facebook, qu’il suspend toutes ses activités bénévoles au Maroc. Il se dit excédé et épuisé par un système humiliant et injuste envers les plus démunis et déplore l’absence de volonté des autorités pour pallier les dysfonctionnements qui gangrènent le secteur de la santé au Maroc.

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Le Dr Zouhair Lahna a annoncé, hier sur sa page Facebook, qu’il suspend toutes ses activités bénévoles au Maroc. / Ph. Facebook Zouhair Lahna

Après une vingtaine d’années passées à sillonner le Maroc pour dispenser bénévolement des formations, qu’est-ce qui vous pousse aujourd’hui à arrêter ?

A chaque fois je reprenais du courage, parce qu’on se dit qu’il vaut mieux faire un peu que pas du tout, mais au bout d’un moment on se sent vraiment seul. Pourquoi je parle d’échec (dans son post Facebook, ndlr), parce que je ne suis pas parvenu à me constituer ne serait-ce qu’une petite équipe de médecins et de bénévoles, parce que finalement ça n’intéresse personne. Les gens sont intéressés par les caravanes médicales de deux jours… Or les caravanes médicales, c’est l’aspirine au lieu du traitement antibiotique : c’est faire semblant de soigner pendant un temps donné et laisser les gens le reste de l’année sans soin ni traitement. C’est devenu un système de gouvernance. Est-ce qu’on peut vraiment élaborer une politique de santé avec ça ?

L’humanitaire en lui-même ne change pas vraiment les choses. Moi, mon objectif au Maroc n’a jamais vraiment été d’ordre humanitaire ; il est un devoir de transmission et de partage pour développer la santé, notamment publique, vis-à-vis des plus démunis car c’est là où convergent toutes les personnes qui n’ont pas de moyens, et elles sont nombreuses. On n’est pas parvenus à insuffler quoi que ce soit dans ce système public, qui reste injuste et vraiment humiliant pour les gens qui n’ont pas les moyens de se soigner.

Ce que j’ai également constaté en côtoyant le public, c’est qu’il y a très peu de moyens de base pour travailler, alors qu’on construit des hôpitaux qui ne vont pas être opérationnels et qu’on achète des échographes à coups de millions de dirhams qui vont rester dans des cartons car on n’a pas formé le personnel. Et à côté de ça, il manque des tensiomètres, des bandelettes urinaires… On va toujours chercher le superflu au détriment de l’essentiel. Il y a des blocs opératoires qui sont fermés depuis des années, comme à Larache, Safi, Essaouira, celui de Sidi Moumen à Casablanca, alors que des gens attendent d’être opérés pendant plusieurs mois. Cela fait des années et des années que je parle de tout ça mais rien ne change.

Quelles observations faites-vous du secteur de la santé au Maroc ? Par quoi est-il gangrené ?

Par la mauvaise gouvernance. Ces médecins ne travaillent pas parce qu’on les laisse ne pas travailler. Lorsqu’ils viennent dans les hôpitaux publics, certains font de la médecine privée clandestine alors qu’ils sont fonctionnaires de l’Etat, en détournant les patients du public vers le privé. Il y a des gens néfastes qui veulent que le système se maintienne ainsi parce qu’ils pensent, à tort, que si on ne soigne pas les gens, ils se tourneront vers le privé. Mais les vrais pauvres n’ont pas l’argent pour aller dans le privé ! 

La gravité de ce système, c’est qu’il met le peuple à genoux. Et qu’est-ce qu’on a fait pour calmer les gens ? On recrute des agents de sécurité dans les hôpitaux, qui sont eux-mêmes devenus des agents au service du business et du détournement. «Vous voulez voir le médecin, allaiter votre bébé ? Donnez-moi 50 dirhams». Des patients doivent par exemple payer les intermédiaires pour pouvoir accéder au service de réanimation. C’est ahurissant que personne n’en parle. La plupart des gens se sont habitués à ces injustices. Or si l’on s’y habitue, alors on devient un acteur de l’injustice. Et moi, je ne peux plus cautionner ce système.

Comment expliquer un tel manque de volonté et de motivation chez certains professionnels de la santé ?

C’est le système qui les rend comme ça, car le système fait l’homme. Honnêtement, je ne pense pas que les jeunes médecins ont fait des études de médecine pour travailler dans ces conditions. Il y a évidemment des gens bons, mais le mal est tellement énorme qu’il prend le dessus. Pas mal de médecins finissent par démissionner ou se taisent. Moi, c’est comme ça : plume et bistouri ! Je peux me permettre de dénoncer car je suis en dehors du système. On a d’ailleurs essayé plusieurs fois de me bloquer l’accès à des hôpitaux publics en raison de mes articles.

Au niveau des formations des médecins, il faut dire aussi qu’il y a de gros problèmes. Les médecins sortent au bout de cinq ans de formation, très mal formés, et cela va impacter directement les patients. Dans une ville du Maroc dont je ne citerai pas le nom, j’ai par exemple rencontré un médecin qui pratique des opérations chirurgicales… en regardant YouTube ! Il apprend les techniques opératoires sur YouTube car personne ne les lui a apprises pendant son internat. On est dans une ère extrêmement arriérée. Autre exemple : le ministère de la Santé a acheté une soixantaine de colonnes de coelioscopie alors qu’aucun médecin et très peu de gynécologues savent s’en servir. Aucune formation n’est administrée. Quant aux résidents, ils ne sortent qu’avec 25% de leurs capacités à mon sens. Tout cela est fait dans un objectif très mesquin : les médecins déjà formés ne veulent pas partager leurs savoirs avec les étudiants de peur qu’ils deviennent plus tard leurs concurrents dans le privé. C’est une façon de penser totalement suicidaire pour l’avenir du pays. A titre personnel, j’ai voulu enseigner la chirurgie dans des universités et aucun médecin, aucune université n’a voulu de moi parce que selon eux je n’ai pas les diplômes.

D’un autre côté, j’ai constaté que les médecins travaillent dans un système très dangereux, qu’ils ont eux-mêmes appelé «arrangement» : le travail de trois médecins et effectué par un et les deux autres restent chez eux. Dans les villes lointaines, à Ouarzazate ou à Zagora par exemple, des médecins travaillent une semaine sur deux, quand ils ne s’absentent pas carrément pendant un mois. Vous n’avez toujours que le quart ou le tiers des effectifs des hôpitaux qui sont présents, le tout au vu et au su des administrations. Les soignants, les sages-femmes, les infirmiers, les techniciens de radio commencent eux aussi à s’y mettre. Quand ils sont sur place, ils font des gardes successives puis ils sont off pendant un mois, pensant que ceci équilibre cela. J’ai parlé de tout ça dans une chronique que j’ai intitulée «Petits arrangements entre amis», suite à quoi j’ai été personnellement attaqué parce que bien sûr, j’ai touché quelque chose de très grave dans leur fonctionnement. Pour eux, c’est une attaque confraternelle ; ils estiment que je ne respecte pas le serment d’Hippocrate en mettant le doigt sur ces dysfonctionnements. Et le pire, c’est que les résidents en formation m’ont eux aussi attaqué parce qu’ils s’attendent à ne pas travailler à l’issue de leur cursus. C’est quelque chose qui est établi. Ils se disent : «quand je serai affecté loin, je travaillerai part-time et serai payé full-time». Je ne dis pas que tous font ça, mais une bonne partie en tout cas. Mon but, ce n’est pas d’avoir une gloire personnelle, mais d’essayer de faire en sorte que ça fonctionne mieux pour tout le monde, avec ou sans ma présence. Mais même avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas pallier les dysfonctionnements de tout un pays.

Pourquoi êtes-vous si peu soutenu par vos confrères ?

Quelques-uns ont de la sympathie pour moi, mais beaucoup n’aiment pas ce que je fais parce que je leur renvoie une mauvaise image d’eux-mêmes. Je suis leur miroir brisé. Même les gens qui m’ont un temps accompagné sont repartis très vite parce qu’il n’y a pas de volonté de continuer. Il faut toutefois souligner un point positif : si j’ai pu me rendre dans certains hôpitaux publics, c’est grâce à certains directeurs intelligents, à certains délégués médicaux qui m’ont ouvert les portes, j’ai été aidé par des gynécologues et des infirmiers. Sans ces gens-là, je n’aurais pas du tout pu avoir accès aux patients. On n’est pas dans un désert absolu, mais il y a un dysfonctionnement majeur que je dois dénoncer.

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