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Société Publié

Pratique de la lecture au Maroc : «Le milieu familial n’est pas le premier facteur» [Interview]

Rachida Roky, présidente du Réseau de lecture au Maroc, estime que la politique de privatisation de l’éducation par l’Etat et la course aux notes ont compromis la relation des élèves avec le livre et la lecture.

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Rachida Roky, présidente du Réseau de lecture au Maroc. / DR

Le Conseil économique social et environnemental (CESE) a récemment recommandé la mise en place d’une stratégie nationale pour promouvoir la lecture. Quels axes faut-il privilégier selon vous ?

D’abord, je félicite le CESE pour cette démarche. Le Réseau de lecture au Maroc a participé à une réunion pour l’élaboration de ce rapport, qui implique des partenaires publics et privés et de la société civile. L’organisation d’assises nationales dans la perspective d’élaborer une politique en faveur de la lecture est également un point important. Ceci dit, on ne peut pas promouvoir la lecture sans mettre l’accent sur le rôle des écoles et du ministère de tutelle.

Dans ce sens, on n’a pas besoin de faire un grand nombre de rapports pour comprendre que l’école a un rôle à jouer dans la promotion de la lecture. Beaucoup de lycées et de collèges son équipés de bibliothèques mais qui sont fermées au public et le ministère le sait, sans parler des établissements où celles-ci restent inexistantes. Il faut commencer par les ouvrir et il est inutile de tenir des assises rien que pour cela.

Que traduit la situation actuelle de ces bibliothèques ?

Elle traduit un déficit structuel. Le recrutement est un élément essentiel pour la durabilité des bibliothèques scolaires. On ne peut pas faire aimer la lecture sans un personnel qualifié qui soit proche des élèves et leur permette d’aimer les livres. Dans de nombreuses écoles, les documentalistes – quand il y en a, parce qu’en réalité ce sont souvent des professeurs – ne sont pas remplacés lorsqu’ils partent à la retraite et les bibliothèques ferment. A Casablanca, dans le quartier des Habous uniquement, j’en ai visité une avec des éditions rares, dans un établissement qui a 130 ans, mais elle est fermée.

Quant aux bibliothèques publiques, elles ont un statut à mon sens ambigu. Celles qui sont gérées par les collectivités locales ont un personnel qui n’est pas issu du secteur de la lecture. Nous avons essayé d’organiser des actions avec elles pour des établissements scolaires, mais en vain. Les pouvoir locaux les voient juste comme une charge de travail en plus, mais si le personnel était formé, il irait lui-même vers les écoles, il n’aurait même pas besoin qu’une association le lui demande ou le fasse à sa place.

Comment expliquer la faible pratique de la lecture au Maroc ? La lutte contre l’analphabétisme et l’illettrisme n’est-elle pas un facteur déterminant ?

Par la défaillance du système scolaire. là-dessus, je pense qu’il y a consensus – même l’Etat le reconnaît. Avec un système aussi mauvais que le nôtre, il est difficile de donner aux plus jeunes le goût de la lecture… La politique de privatisation de l’éducation par l’Etat a eu un impact négatif, elle a altéré la relation des élèves avec le livre car elle l’a inscrit dans une folle course aux notes.

Au milieu de cela, nous avons perdu de vue la structuration de la personnalité de l’élève, y compris dans les écoles privées, dont les cahiers des charges font pourtant mention de bibliothèques alors qu’elles en sont rarement pourvues. De plus, certains élèves sortent de l’école primaire sans savoir écrire leur nom ; nous ne pouvons pas exiger d’eux la lecture d’un livre.

Par ailleurs, je ne suis pas d’accord lorsque le rapport du CESE souligne que la faible pratique de la lecture au Maroc s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs, notamment l’environnement familial. Qui est responsable du taux d’analphabétisme et d’illettrisme ? C’est l’Etat et non pas la famille, car c’est lui qui a la responsabilité d’éduquer la population. L’environnement familial a certes un rôle, mais ce n’est pas le premier à incriminer. De toute évidence, nous touchons ici les conséquences de l’absence de politique culturelle.

Les bibliothèques sont-elles suffisamment accessibles à tout le monde, y compris aux sans-emploi ou aux non-diplômés ?

En ville, oui, il y existe des bibliothèques où on peut s’inscrire. Mais dès qu’on sort des villes, cela est plus difficile… Dans le milieu rural, il n’existe pas de bibliothèques de proximité.

Je suis moi-même en contact avec des lycéennes de la région d’El Jadida qui se plaignent de ne pas trouver de livres… Elles en ont à l’école, par le biais de leurs professeurs, mais maintenant que les grandes vacances ont commencé, elles n’y ont plus accès, faute de bibliothèque publique. Ces jeunes filles en l’occurrence sont obligées de se rendre en ville, de parcourir parfois des dizaines de kilomètres pour se procurer des livres.

L’absence d’une reconnaissance officielle du statut des professionnels du livre entrave-t-elle la promotion de la lecture ?

Il faut d’abord en avoir, des bibliothécaires ! Combien d’universités marocaines en forment ? Encore une fois, il n’y a pas beaucoup de personnel qualifié à cet effet. Je suis contente de voir que la société civile commence à s’y intéresser de manière véritablement structurée. Il y a ne serait-ce qu’une dizaine d’années, très peu étaient spécialisés dans la promotion de la lecture.

Quelle différence entre analphabétisme et illettrisme ?

«L’analphabète n’a pas appris à lire et à écrire dans sa langue, pour la simple raison que, bien souvent, il n’est pas allé à l’école. L’illettré, lui, a été scolarisé mais cet apprentissage n’a pas conduit à la maîtrise de la lecture et de l’écriture ou bien cette maîtrise a été perdue», explique le site Projet Voltaire.

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