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Société Publié

«Sans une école inclusive, les personnes en situation de handicap restent marginalisées» [Interview]

Le ministère de l’Education nationale a récemment conclu six conventions de partenariat, dans le cadre d’un nouveau programme national de l’éducation inclusive au profit des enfants en situation de handicap. Idir Ouguindi, membre du Conseil d’administration de l’Amicale marocaine de handicap (AMH) et acteur associatif, commente cette démarche auprès de Yabiladi.

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Idir Ouguindi (à droite), membre du Conseil administratif de l'AMH / Ph. DR.

Dans le cadre de six accords de partenariats initiés par le ministère de l’Education nationale, les acteurs de la société civile, mais également le ministère des Affaires sociales, convergent leurs efforts pour faire des établissements publics marocains des écoles inclusives, mettant ainsi fin au principe des classes intégrées et permettant aux enfants en situation de handicap de bénéficier équitablement de leur droit à la scolarisation.

A la lumière de sa longue expérience dans le domaine de l’éducation et du handicap, le militant associatif Idir Ouguindi fait une première lecture de cette approche ministérielle.

Jusqu’à quel degré ces mesures prouveront leur efficacité alors que le cadre normatif existant à ce propos n’est pas correctement mis en œuvre ?

Le principe fondamental et l’objectif de la société civile est que l’éducation des enfants en situation de handicap devienne une obligation nationale et une affaire du ministère de tutelle. Vu le déficit criant de politiques publiques, les ministères de l’Education nationale et des Affaires sociales, avec la société civile, ont jusque-là mis en place des classes intégrées où les associations s’occupent de l’enseignement de ces enfants-là.

Aujourd’hui, j’espère que ce programme donnera enfin aux concernés la possibilité d’accéder pleinement aux établissements publics et que le gouvernement et que l’Etat marocain prennent enfin leur responsabilité dans la scolarisation de ces enfants. On sait que seuls 42% des enfants en âge de scolarisation au Maroc vont à l’école. Une bonne partie de la scolarité régulière et continue est assurée par la société civile, en partenariat avec les ministères de tutelle.

Mon espoir est donc que ce programme aboutira à la généralisation de la scolarisation qui est un droit constitutionnel. De plus, la Loi-cadre 97.13 relative à la protection et à la promotion des droits des personnes en situation de handicap, dans ses articles 11, 12 et 13, insiste également dessus, en plus des engagements internationaux du Maroc sur la mise en place d’un système éducatif global et non-discriminatoire, en lien notamment avec les Objectif de l’ONU pour le développement durable (ODD).

Tout ce cadre normatif impose à notre pays d’investir dans ce domaine et de permettre aux enfants en situation de handicap d’accéder équitablement à l’école. Encore faut-il passer des paroles et des signatures de textes à leur application effective. Il faut se donner du temps, mais je pense que nous pourrons l’espérer.

S’agit-il pour vous d’une décision politique ou craignez-vous que la mise en œuvre de ces accords soit entravée par le vide existant quant à l’approche inclusive dans le cursus de la formation des enseignants et du personnel des écoles, avec le risque que cette concrétisation prenne des années ?

C’est là toute la crainte, en effet. J’ajouterai que si nous voulons véritablement mettre en œuvre cette stratégie et cette école inclusive, cela ne peut pas être défini uniquement par une prise d’initiatives ministérielles mais surtout par l’accompagnement de ces projets, leur suivi et la fluidité de leur mise en place.

Il faut même aller au-delà en proposant une formation solide aux enseignants et aux maîtres de classes, instaurer des modules dans les écoles et former des formateurs. En plus de la mobilisation des ressources humaines, un engagement et un investissement doit être initié au niveau de l’accessibilité architecturale des écoles, des collèges et des lycées. S’il n’y a pas d’engagement à ce niveau, cela m’étonne que l’on puisse atteindre l’ensemble des objectifs.

Par ailleurs, ne pouvons pas parler d’accès à l’éducation sans penser toute la question de l’inclusion socio-professionnelle des personnes en situation de handicap dans son cadre global. La question de l’accessibilité aux moyens de transport se pose également ; on sait qu’en dehors du tram, disponible uniquement à Rabat et à Casablanca, les transports communs restent inaccessibles aux personnes en situation de handicap. Même lorsque des établissements accessibles existent, on peut donc rater l’école et tomber dans un échec scolaire si le parcours entre le domicile et l’école est rendu difficile, sans parler des aides techniques.

Mais ces conventions parlent de formation continue du personnel éducatif, sans évoquer une inclusion de l’approche handicap dans les établissements de formation des enseignants et des professeurs…

Aujourd’hui, nous vivons une réforme de tous le système éducatif, mais je ne vois malheureusement pas un engagement ferme sur la formation des enseignants et des instituteurs en préparation à leur intégration à leurs fonctions au sein de l’Education nationale.

Il ne faut pas échapper à ses responsabilités ou signer des conventions avec la société civile en se déchargeant d’une tâche primordiale dans ce secteur clé, en laissant aux associations la grande partie du travail qui est censé relever d’une vision du développement tracée par des politiques de l’Etat.

Les associations ont et auront toujours un rôle important dans ce processus, mais il ne faut pas que des départements ministériels substituent ce travail à celui sur lequel l’Etat s’est engagé et a une responsabilité centrale. Aujourd’hui, l’éducation, comme l’emploi et l’accessibilité, doit être un droit protégé et garanti dans les faits, avec l’engagement d’un Etat qui se respecte.

Jusqu’à quelle mesure les récentes démarches gouvernementales tiennent compte des propositions faites, depuis les années 1990, par l’Amicale marocaine du handicap (AMH) pour une approche inclusive des personnes en situation de handicap ?

On ne parle plus de classe intégrée mais d’école inclusive et c’est un premier changement de langage au niveau du ministère de l’Education nationale. Cependant, nous avons proposé au cours de l’adoption de la loi-cadre relative à la protection et à la promotion des droits des personnes en situation de handicap que le gouvernement marocain s’engage sur des dates butoirs pour la concrétisation de ce texte, chose qui n’a pas été retenue. Nous avions également appelé à l’intégration de l’approche handicap dans la loi des finances, ce qui n’est pas encore le cas.

Par ailleurs, nous avons exigé la création d’un Conseil supérieur du handicap au Maroc, dans le respect des principes de la Convention internationale pour relative aux droits des personnes handicapées ratifiée et signée par le notre pays en 2009, projet qui est resté sans suite.

L’école n’est pas inclusive dans les fais, et si les personnes en situation de handicap ne jouissent pas pleinement de leur droit à l’éducation, du primaire jusqu’au supérieur, nous ne faisons qu’amplifier leur handicap avec encore plus de marginalisation et d’exclusion socio-économique ou encore au niveau des services de santé.

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