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Culture Publié

Edwy Plenel : «Avec les dynamiques sociales, le journalisme retrouve son idéal professionnel»

Tenue du 20 au 23 juin à Essaouira, la 22e édition du Festival Gnaoua et musiques du monde a été marquée par le forum du CNDH : «La force de la culture face à la culture de la force». Journaliste politique français et président-fondateur de Mediapart, Edwy Plenel était l’un des invités parmi les panels des intervenants. Il nous livre sa vision du journalisme en temps de grandes dynamiques sociales à travers le monde.

Temps de lecture: 7'
Edwy Plenel, fondateur de Médiapart, participant au forum «La force de la culture face à la culture de la force» à Essaouira le 22 juin 2019. / Ph. Mohamed El Majdouby - Yabiladi

C’est pour la première fois que vous participez au Festival Gnaoua d’Essaouira. Quel est votre sentiment après les deux jours passés dans cette ville ?

Sans surprise, je me sens chez moi puisque je suis issu d’une histoire personnelle faisant que je me vois plus citoyens du tout monde et de la créolisation du monde, qui n’est pas le métissage, qui est le respect des identités de chacun, mais comme nous sommes tous faits d’identités plurielles, l’essentiel est la relation de nos identités.

Depuis qu’il existe, ce festival l’incarne en hissant au patrimoine culturel mondial la musique gnaoua. Le fait qu’il y ait à chaque fin de concert ou d’autres rencontres ce moment de fusion des cultures est formidable. Je suis tout autant surpris de découvrir la popularité de ce rendez-vous, la diversité de son public. J’aimerais que beaucoup de Français, des responsables politiques et médiatiques qui ont des préjugés viennent voir ce festival pour voir des femmes habillées très différemment les unes des autres, voilées ou portant des vêtements d’été, communier dans la musique notamment avec leur compagnon sans aucun conflit.

A travers ce festival et le Forum des droits de l’Homme auquel j’ai participé, il y a un imaginaire poétique qui dit une politique. La question est comment nous arrivons dans nos pays -notamment ceux qui sont dans des logiques de puissance comme les Etats-Unis ou la France- à transformer cet imaginaire en politiques et que ce ne soit pas uniquement des moments culturels ponctuels où on est contents mais sans arriver à vivre quotidiennement cette culture du partage et de l’égalité.

Vous avez suivi les différents mouvements de contestation, voire de révolution, dans la région depuis 2011. Plus récemment, nous avons assisté également au Hirak du Rif et celui en Algérie. Quelles sont vos observations concernant cette nouvelle dynamique ?

Ma règle est que nous, journalistes, ne prédisons pas l’avenir. Nous sommes disponibles à l’évènement et à sa surprise. Tout en étant lucides sur les possibilités de retour en arrière ou de contre-révolutions comme celle qui ont eu lieu dans une grande partie du monde arabe, nous devons être auprès des mouvements. Pour moi, ces derniers sont un phénomène mondial.

Nous avons un vieux monde qui se meurt et il y a une société qui tente de faire surgir autre chose et une autre réalité. Nous parlons de Hirak du Rif et de l’Algérie, mais n’oublions pas le mouvement tunisien de 2011, celui de la révolution verte iranienne en 2009, qui a été défaite mais qui a bien eu lieu.

Nous évoquons aujourd’hui les Gilets jaunes en France, mais n’oublions pas qu’il y a eu en 2008 – 2009 en Guyane puis en Martinique et en Guadeloupe un grand mouvement contre la profitation, c’est-à-dire cette captation des richesses par une minorité et dont les formes de lutte ont inspiré celles des Gilets jaunes qui ont occupé les ronds-points.

On peut tout autant parler des mouvements populaires anti-corruption dans les pays des Balkans et qui ébranlent les sociétés, comme il y a eu un mouvement Occupy Wall Street aux Etats-Unis ou le mouvement des Indignés en Espagne et bien d’autres.

C’est pour dire que dans des contextes nationaux, culturels, historiques différents, il y a régulièrement aujourd’hui des soulèvements pacifiques venus en profondeur de la société et particulièrement de sa jeunesse, de ses femmes et de sa classe populaire dans une inventivité nouvelle. Selon les pays et les contextes, il y a plus ou moins des enjeux politiques, des révolutions démocratiques ou des répressions.

Pensez-vous que la dynamique de la société civile en Algérie apportera un souffle nouveau à la région ?

Actuellement, je crois que Algérie est l’évènement le plus important après ceux de 2011 dans la région. Ce pays a un rôle géopolitique unique en termes de puissance démographique, économique, politique dans l’histoire des indépendances et du continent africain. Face à ce soulèvement régulier de toutes les franges de la société avec les composantes qui arrivent à s’accorder et à dépasser des blessures immenses, peut-être que le système va virer à la violence, mais peut-être que non : il est fragile et cela se voit par le fait qu’il se déchire lui-même, ses clans se mettent en prison les uns les autres pour corruption.

La question porte sur l’institution militaire : va-t-elle être du côté de ces clans historiques et de la confiscation du système, ou est-ce qu’on peut rêver à la portugaise d’une Révolution des œillets menée par une génération de jeunes officiers plus proches de la société ? Si d’aventure ce scénario optimiste fonctionnait en Algérie, ce serait un ébranlement mondial.

D’une certaine manière, j’ai trouvé un indice de ce scénario dans ce festival en rencontrant des Algériens venus en touristes spécialement pour ce rendez-vous, alors qu’on a vu plus souvent des touristes algériens en Tunisie. Ces personnes ont été contentes de me montrer leurs photos de manifestations à Alger. Je me dis que connaissant les malentendus provoqués par les pouvoirs algérien et marocain au point que la frontière est fermée, il existe des liens historiques sur une très longue durée entre ces deux peuples, il y a un indice de ce qui pourrait bouger et libérer des énergies qui vont bousculer notamment la France.

Ce qui me frappe ici, c’est que les classes dirigeantes françaises ont de la méfiance vis-à-vis de ces mouvements. Elles en ont peur car elles préfèrent des régimes qu’elles connaissent, qui sont dans leur logique sécuritaire mettant à distance ces populations, alors que cela doit être une bonne nouvelle que de savoir des peuples parler la même langue, égalité, démocratie, justice…

Dans ce registre, la société civile maghrébine se sent lâchée par les responsables européens et français notamment, qui les ont soutenus il y a encore quelques décennies. On a l’impression qu’il existe une sorte de frayeur sur ce qui pourrait advenir. Est-ce une peur de la transformation en cours ou est-ce lié à la situation même des démocraties occidentales, où l’on observe un attrait pour l’autoritarisme et les démocraties illubérales ainsi que la montée de l’extrême droite ? 

Tout cela a longtemps été présent mais s’est cristallisé depuis 2001 avec Geroges Bush en gangrénant tout. L’épisode de résistance de Jacques Chirac et de Dominique De Villepin aura été une parenthèse, qui d’ailleurs ne s’est pas traduite en politique intérieure et encore moins en politique européenne. Ces «Politics of fear» (les politiques de la peur) ont donc brutalisé les sociétés à travers une stratégie du choc en défendant des intérêts économiques et sociaux minoritaires et du coup elles sont dans une logique qui n’assume pas le lien avec le monde.

C’est ce qui s’est passé en laissant un grand impact dans les politiques de toutes les tendances avec une ligne de dirigeants qui versent dans ces politiques de la peur, notamment l’extrême droite, Nicolas Sarkozy ou Manuel Valls. Ce sont des politiques qui, derrière l’islam voient l’islamisme, derrière l’islamisme ils voient le terrorisme et donc derrière la diversité de leurs propres peuples, ils voient la violence et ils sont aveugles, inconscients, court-termistes et dans l’immédiateté sécuritaire. Cela s’est vu quand, en 2011, ces révolutions ont surgi avant de nous confronter à la guerre de Libye, sous le mandat du président français Nicolas Sarkozy, puis l’élection de François Hollande qui a été très craintif sur ces questions.

Nous avons, à Médiapart, traité des faits rattachés au soulèvement algérien. Depuis son éclosion, le nombre de demandes de visa chez les jeunes a changé et celui des «harragas» a considérablement baissé, parce qu’ils se disent que s’ils ont une démocratie dans leur pays, ils n’auront plus besoin de chercher ailleurs. Ils ont retrouvé espoir et cela prouve, par ailleurs, que ce n’est pas la misère du monde que nous accueillons en France mais la jeunesse du monde et ses espérances.

Quelle est la situation des partis politiques dans cette configuration ?

Les masques des partis politiques sont tombés car il s’avère qu’ils ont utilisé la diversité, donnant lieu à toutes sortes de parcours politiques qui sont ceux de mercenaires. Ce sont des gens qui se sont prévalus de leurs communautés pour avoir des postes, mais qui n’ont pas véritablement permis de changer le logiciel, d’imposer que les partis admettent que la France n’est pas une et indivisible, mais une et multiculturelle, d’admettre et de combattre au sein de leurs formations toute islamophobie, toute discrimination, de rester catégoriques sur la condamnation du contrôle au faciès. Ils ont cédé sur tout cela et il en a résulté quelques cas individuels dont ont voit les carrières opportunistes et les passages de droite à gauche.

Cela a mis en évidence que tous ces partis n’ont pas fait leur révolution culturelle par rapport à l’histoire coloniale. Ils sont encore dans l’idée qu’il y a consciemment ou inconsciemment une culture supérieure à laquelle on doit s’assimiler, on demande à l’autre de ne plus être lui-même. Il existe des forces politiques qui ne sont à la hauteur du cours du monde. C’est une histoire séculaire qui nous fait retour. L’Europe et cette invention politique qu’est l’Occident se sont projetés sur le monde pendant cinq siècles, mais nous ne sommes plus le centre du monde, qui est aujourd’hui pluriel et vient vers nous. Nous devons donc éventer notre imaginaire pour une France de la diversité.

Le jour où la France reconnaîtra sa diversité comme une force et non pas comme une menace, comme une libération et non pas comme une crainte, elle aura fait un grand pas dans son dialogue au monde. Je pense qu’il y a de quoi espérer avec la société. Celle-ci continue à dialoguer. Elle est pleine d’initiatives, de conversations, de discussions, de liens, de mobilisation.

On ne comprend rien au succès de Médiapart qui a cette position radicale sur toutes ces questions de discrimination et sa popularité qui est liée à son indépendance, allant de pair avec le fait de dire que nous, classe populaire, sommes faits de cette diversité et que la question du sociale et du divers sont imbriqués. Si nous voulons libérer des énergies démocratiques, il faut reconnaître la pluralité.

Quel est le rôle des médias dans cette transformation sociétale à Tunis, à Alger ou à Casablanca et comment devons-nous nous réinventer pour l’accompagner ?

Je pense que c’est une grande chance pour le journalisme qui retrouve son idéal professionnel et non pas simplement son aspect de gagne-pain. Dans son essence, le journalisme est un fantassin de la démocratie. C’est pourquoi, dans tous les combats à travers l’histoire, nous avons vu des figures politiques qui ont été des journalistes. Par le fait de clamer la vérité, l’idéal professionnel de notre métier rejoint un idéal démocratique au sens non-partisan du terme.

Dans de tels moments, il faut marcher sur deux jambes. Premièrement et plus que jamais, être sur notre cœur de métier, apporter des informations d’intérêt public. Grâce à la révolution technologique, tout le monde a reconquis la possibilité d’exprimer ses opinions et n’ont donc plus besoin de nous. Mais nous, si nous ne voulons pas que l’opinion soit le cheval de Troie destructeur de l’opinion publique, nous devons mettre au cœur du débat des informations que les pouvoirs ne veulent pas donner. Il faut mettre dans nos agendas des réalités sociales et des questions que vivent nos sociétés (injustice, corruption…).

Ces vérités de fait, recoupées, sourcées, deviennent un matériau indispensable et c’est là où on retrouve le rêve du journaliste de devenir une université populaire de transmission des savoirs. Des personnes d’opinions différentes commencent à faire confiance à tel ou tel journal parce qu’il permet de débattre et fait réfléchir. C’est comme cela que nous devons tirer vers le haut le débat public tout en descendant de notre estrade et en offrant cette possibilité qui crée la confiance.

La deuxième jambe sur laquelle il faudra marcher est la participation et l’accompagnement de ce débat public avec le numérique. C’est pour cela que je plaide pour un journalisme participatif, le fait que nos lecteurs puissent nous critiquer et interragir avec les journalistes. Plus que jamais, malgré la crise que traversent nos médias, nous devons retrouver notre idéal. Le temps n’est pas aux lamentations mais à se battre, car les gens nous ferons d’autant plus confiance. Médiapart est une aventure collective qui nous a transmis cela, sans barrières culturelles.

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