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Histoire Publié

L’islam et l’Amérique : Comment l’histoire des musulmans américains a été occultée

L’islam dans les États-Unis d'Amérique naissants n’était pas le fait de quelques individus isolés. Environ 20% des Africains réduits à l’état d’esclaves furent musulmans et beaucoup cherchèrent à recréer les communautés qu’ils avaient connues, d’après le conservateur américain Peter Manseau.

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Rassemblement de musulmans à l’occasion de la fête de l’Aïd el Kébir dans le quartier du Queens à New York, le 12 septembre 2016. / Ph. Mark Lennihan – Associated Press

A peine installé derrière le bureau ovale de la Maison blanche que Donald Trump signait, le 27 janvier 2017, soit sept jours après son investiture le 20 janvier, le décret présidentiel 13769, plus connu par le terme «Muslim ban». Par cette mesure, il concrétisait une promesse de campagne électorale concernant «l’arrêt total et complet de l’entrée des musulmans aux États-Unis» jusqu’à nouvel ordre, ainsi qu’il l’avait réclamé en décembre 2015 dans un communiqué.

Il faut dire qu’une grande partie du débat autour du Muslim ban a été abordée à l’aune de la question migratoire ; par le fait que les Américains de confession musulmane seraient principalement des migrants, et l’islam, une religion relativement nouvelle aux États-Unis. L’islam a pourtant jalonné l’histoire américaine, à commencer par la place que les Pères fondateurs des États-Unis eux-mêmes lui accordèrent, cherchant délibérément à l’inclure dans l’établissement des principes de la liberté de religion. «Les Pères fondateurs ont explicitement inclus l’islam dans leur vision de l’avenir de la république. La liberté de religion, telle qu’ils l’ont conçue, l’englobe», explique James H. Hutson, chef de la division des manuscrits de la Bibliothèque du Congrès des États-Unis, au site internet Vox.

Thomas Jefferson, l’un des 56 signataires de la Déclaration d’indépendance, qui possédait un exemplaire du Coran, exigea, alors qu’il faisait campagne pour la liberté de culte dans l’État de Virginie, «la reconnaissance des droits religieux pour le musulman («Mahamdan» selon le terme retenu, ndlr), le juif et le païen». La possibilité qu’un musulman soit élu à la présidence des États-Unis fit même l’objet de discussions des Pères fondateurs lors de la ratification de la Constitution des États-Unis.

En 1788, lors d’une convention d’État en Caroline du Nord sur la ratification ou non de la constitution fédérale nouvellement établie, ceux qui s’y opposaient avaient prévenu que l’article VI de la Constitution prévoyait la possibilité qu’un jour, «au cours des quatre ou cinq cent prochaines années, un musulman puisse devenir président des États-Unis». L’article VI interdit notamment toute exigence religieuse pour accéder à une fonction ou une charge publique. Signe que l’islam fut pleinement intégré à la Déclaration d’indépendance et à la Constitution américaines, une statue en bas-relief du prophète Mahomet figure sur le mur nord de la Cour suprême des États-Unis.

Statue en bas-relief du prophète Mahomet sur le mur nord de la Cour suprême des États-Unis. | Ph. DRStatue en bas-relief du prophète Mahomet sur le mur nord de la Cour suprême des États-Unis. | Ph. DR

Mustapha Zemmouri, l’esclave marocain qui devint médecin

Plus loin encore, les premiers mots échangés entre Européens et Américains pourraient l’avoir été dans la langue originelle de l’islam, d’après l’historien Sam Haselby, membre du corps enseignant des universités américaines de Beyrouth et du Caire. «Pas seulement la langue de l’islam, mais la religion musulmane elle-même est probablement arrivée en Amérique en 1492», avance-t-il dans un article intitulé «Muslims of early America».

En 1503, les musulmans, principalement originaires d’Afrique de l’Ouest, débarquèrent dans le Nouveau monde. Cette année-là, le gouverneur royal d’Hispaniola, une île des Caraïbes, écrivit à Isabelle la Catholique pour lui demander de limiter l’importation d’esclaves musulmans. Ils étaient, écrivit-il, «une source de scandale pour les Indiens». Ce sera chose faite : au cours des cinq décennies qui suivirent la rébellion des esclaves sur l’île d’Hispaniola en 1522, l’Espagne publiera cinq décrets interdisant l’importation d’esclaves musulmans. Si beaucoup ont toutefois continué à être amenés, tous n’ont pas eu un destin misérable.

C’est le cas de Mustapha Zemmouri, un musulman arabe originaire des côtes marocaines, arrivé en Floride après une expédition espagnole désastreuse menée par le conquistador espagnol Pánfilo de Nárvaez. Contre toute attente, Zemmouri a survécu et refait sa vie, voyageant des côtes du golfe du Mexique en passant par le sud-ouest des États-Unis et la Mésoamérique. Il a lutté contre la servitude envers les peuples autochtones et devint un médecin reconnu et respecté.

Une illustration de Mustafa Zemourri. | Ph. DRUne illustration de Mustapha Zemmouri. | Ph. DR

L’islam, deuxième religion monothéiste des Amériques

L’historien Sam Haselby précise également que les musulmans sont arrivés en Amérique plus d’un siècle avant la fondation de la colonie de la baie du Massachusetts par les Puritains en 1630. «Les musulmans vivaient en Amérique non seulement avant les protestants, mais aussi avant le protestantisme. Après le catholicisme, l’islam était la deuxième religion monothéiste des Amériques», indique-t-il. Pour Sam Haselby, les conséquences de la mise sous silence, quoi qu’involontaire, de l’histoire des premiers musulmans d’Amérique soulèvent la question du sentiment d’appartenance politique tel qu’il est aujourd’hui pensé.

«Les nations ne sont pas des mausolées ou des reliquaires pour conserver les morts. Elles sont organiques en ce sens que, tout comme elles sont créées, elles doivent être constamment renouvelées sinon elles s’atrophient et meurent. Le monopole virtuel anglo-protestant sur l’histoire de la religion en Amérique a occulté la présence d’un demi-millénaire de musulmans en Amérique et a rendu plus difficile la recherche de réponses claires à des questions importantes concernant l’appartenance, à savoir qui est Américain, et selon quels critères.»

L’historien Sam Haselby dans «Muslims of early America»

Pour Peter Manseau, conservateur de l’histoire religieuse américaine au Musée national d’histoire américaine, la négligence de l’histoire des musulmans de la période fondatrice des Etats-Unis s’explique également par l’impossibilité pour eux, à l’époque, de pratiquer leur foi. «Ils n’étaient eux-mêmes pas libres et furent donc pour la plupart incapables de laisser des traces de leur religion et de leurs croyances», écrit-il dans les colonnes du New York Times. Leur empreinte a toutefois été suffisamment marquée pour comprendre que l’islam aux Etats-Unis «n’est pas une religion de migrants qui s’est faite tardivement connaître, mais une tradition qui a ici des racines profondes, bien qu’elle soit l’une des plus réprimées de l’histoire de la nation». N’en déplaise à Donald Trump.

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