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Société Publié

Maroc : Quand internet devient le refuge des jeunes séropositifs [Interview]

Le sociologue Bouchaib Majdoul constate que les jeunes séropositifs marocains trouvent sur internet une attention et un soutien dont ils estiment ne pas bénéficier au sein de la société marocaine, où le sida est encore perçu comme une maladie taboue.

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Photo d'illustration. / DR

Bouchaib Majdoul est l’auteur d’une enquête intitulée «Jeunes séropositifs marocains et internet : la force d’un lien faible», publiée dans l’ouvrage collectif «L’Internet au Maroc. Militantismes, sociabilités et solidarités numériques» (L’Harmattan, mars 2019), dirigé par l’ethnologue Souad Azizi.

Que vient pallier Internet auprès des jeunes séropositifs marocains que vous avez rencontrés ? Que trouvent-ils sur la Toile qu’ils ne trouvent pas ailleurs, auprès des professionnels de santé par exemple ? 

Les jeunes séropositifs que j’ai rencontrés et qui ont accès à internet sont nombreux à dire que les informations qu’ils obtiennent auprès des professionnels de santé ne sont pas tout à fait fiables. Ce qu’ils recherchent sur internet, c’est une information fiable qui vient de l’extérieur sur le parcours thérapeutique, les expériences vécues, les traitements… C’est une raison de plus de partager, via Internet, des informations avec d’autres séropositifs, surtout pour les personnes qualifiées de «malade expert», c’est-à-dire des individus qui vivent depuis longtemps avec la maladie, qui ont acquis une certaine expérience de vie avec elle.

C’est pourtant surprenant de faire davantage confiance aux informations trouvées sur Internet, où la fiabilité des sources n’est pas toujours garantie, qu’auprès d’un personnel de santé qualifié…

Oui effectivement, mais la communauté séropositive en ligne est perçue par les séropositifs comme beaucoup plus fiable que les professionnels de santé. Je vous donne un exemple : les progrès thérapeutiques sur le VIH en Europe montrent qu’une personne séropositive sous traitement peut avoir des relations sexuelles non protégées sans risque de contamination. Au Maroc, cette information n’est pas délivrée par les professionnels de santé au risque d’une surcontamination et d’encourager les personnes à avoir des rapports non protégés. Il y a aussi des médicaments qui sont mis sur le marché en Europe et aux Etats-Unis mais pas au Maroc.

Sur Internet, les jeunes séropositifs marocains trouvent un soutien moral et ont la possibilité de nouer des liens de sociabilité qui peuvent parfois aller jusqu’au mariage. Pour une femme ou un homme séropositif, la seule possibilité de se marier, c’est effectivement de trouver une personne elle-même séropositive. Il faut dire aussi que la grande majorité des séropositifs, surtout pour les femmes et les filles, sont rejetés par les familles. Ce rejet provoque un éclatement des liens forts*.

Pour pallier cette situation de vulnérabilité, la personne va alors chercher un soutien dans un autre périmètre : les amis des amis, les connaissances via internet… Ces liens qu’on juge faibles* se révèlent parfois d’une grande force pour eux. Bien souvent, l’accès à des informations fiables sur le VIH émane de liens dits faibles. J’ai emprunté ce concept de liens forts/faibles au sociologue américain Mark Granovetter qui a mené une étude auprès de chercheurs d’emploi aux Etats-Unis, intitulée «The Strength of Weak Ties» («La force des liens faibles», 1983). Elle a montré que plus de 80% d’entre eux avaient trouvé un emploi grâce à ces liens faibles. C’est dans ce sens que je dis qu’Internet peut représenter un lien fort pour ces personnes vulnérables.

Comment s’organise la communauté séropositive marocaine en ligne ? 

Il n’y a pas de site dédié exclusivement aux séropositifs. Beaucoup transitent donc vers ce que j’appelle les «séro-net» à l’étranger, où ils communiquent en français, en anglais ou en espagnol, mais rarement en arabe. Ceci dit, il y a très peu de jeunes séropositifs qui ont les compétences linguistiques ou économiques (avoir un ordinateur, accès à Internet…) nécessaires.

Les autres le font autrement, notamment dans les locaux de l’Association de lutte contre le sida (ALCS) où ils peuvent rencontrer d’autres séropositifs, partager leurs expériences, organiser des groupes de parole… Le seul programme multimédia «Bila7araje» («sans tabou» en français), créé par l’ALCS, vise essentiellement la prévention contre les infections sexuellement transmissibles. Ce que les séropositifs veulent, c’est un lieu exclusif pour eux où ils peuvent communiquer sans problèmes ; sans jugements, sans injures ni discrimination ou rejet.

La société marocaine invisibilise les séropositifs, dont la maladie est encore perçue comme honteuse, mais Internet ne renforce-t-il pas ce sentiment d’invisibilité ?

Il y a certes des personnes qui choisissent de rester dans l’invisibilité, mais il y en a d’autres qui profitent d’internet pour se forger une identité virtuelle, qui n’est pas réelle. Ils postent notamment sur la toile des vidéos à visage découvert, comme pour dire aux autres «nous sommes des personnes normales, comme vous. La seule différence c’est que nous sommes malades du sida». C’est aussi une façon de déconstruire les représentations de la maladie, souvent associée aux homosexuels, aux prostituées ou aux personnes toxicomanes, et perçue comme venant de l’autre, de l’étranger.

Internet est aussi mobilisé par les personnes atteintes du VIH dans leur processus de «normalisation» de la maladie, et représente un canal de destruction du modèle explicatif du sida, écrivez-vous. Qu’entendez-vous par là ?

D’abord, chaque maladie a un modèle explicatif : l’étiologie, le moment et la manière dont sont apparus les symptômes, l’évolution du trouble, la physiopathologie et le traitement. Généralement, le sida au Maroc est imputé à la modernité qui a elle-même généré une liberté sexuelle. D’autre part, comme je l’ai déjà dit, c’est aussi une maladie qui est circonscrite à «l’autre», aux homosexuels et aux prostituées dont on considère qu’ils sont responsables de sa propagation, et dont le seul remède ne peut être que l’abstinence ou la fidélité. Sans prétention de généralisation, c’est tout de même un peu le modèle explicatif qui est véhiculé sur le sida ici au Maroc.

Et malheureusement, beaucoup de chercheurs en sciences sociales sont tombés dans le piège de circonscrire la maladie à une catégorie de personnes, si on ajoute aussi les soldats, les prisonniers, les chauffeurs routiers, les marins… Sur internet, ces jeunes séropositifs cherchent justement à déconstruire ce modèle explicatif : la maladie n’est donc pas le résultat de la modernité et de la liberté des mœurs qui l’accompagne – la preuve c’est que le VIH est beaucoup plus répandu en Afrique –, ni de «l’autre», encore moins l’apanage des homosexuels et des prostituées. Toute personne peut être sujette à l’infection.

(*) Dans son enquête, Bouchaib Majdoul souligne la distinction entre «liens faibles» et «liens forts». Ainsi, les premiers désignent «une gamme de relations partant du collègue de travail à la connaissance éloignée, en passant par les membres de la famille étendue, les voisins, les amis ''réguliers'', les amis d’amis, les partenaires d’activité et l’ensemble des relations similaires. Des liens perçus comme facultatifs et négligeables du point de vue personnel et social». Les seconds couvrent au contraire «un nombre plus ou moins défini de relations sociales, telles que celles qui lient des conjoints, des amis proches, ou les membres de la famille rapprochée. Des liens perçus comme étant le ciment central dans la vie de l’individu».

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