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Société Publié

«La femme est un acteur principal de la migration marocaine à l’étranger» [Interview]

Mohamed Berriane, professeur émérite à l’université Mohammed V de Rabat, revient sur l’évolution de la migration marocaine et la diversité des profils des émigrés qui ont émergé ces dernières années, aussi bien en Europe qu’en Afrique.

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Photo d'illustration. / DR

La Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l’étranger organise, ce jeudi 13 juin au Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique, à Rabat, une rencontre à l’occasion de la présentation de la quatrième édition de l’ouvrage «Marocains de l’extérieur».

«Cette nouvelle publication, correspondant à 2017 et réalisée en 2018, est le prolongement des trois précédentes éditions parues en 2003, en 2007 puis en 2013. L’objectif de cet ouvrage est de cerner les changements et les évolutions que la communauté marocaine vit partout dans le monde», indique la Fondation dans un communiqué. Les 22 auteurs de l’ouvrage ont notamment étudié, à travers 45 chapitres, la vieillesse en émigration, la migration féminine, la migration et le développement local et régional, l’enseignement de la langue et de la culture d’origine, le renouveau religieux et les productions culturelles et artistiques.

Dix-sept pays ont été retenus : l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, la France, les Pays-Bas, l’Italie, le Royaume-Uni, le Canada, les Etats-Unis, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Gabon, la Guinée équatoriale, l’Algérie, la Tunisie, le Qatar et les Emirats arabes unis.

Sur quels critères vous êtes-vous appuyés pour sélectionner les thématiques abordées dans cette édition ?

On a tenu compte des résultats des recherches récentes, l’ouvrage étant publié tous les quatre ans. L’idée, c’est qu’au bout de quatre ans, on renouvelle les connaissances sur les communautés marocaines installées à l’étranger. Ces connaissances sont basées sur deux volets : la radioscopie par pays et les thématiques. Pour le premier, un état des lieux est réalisé dans chacun des principaux pays où vivent des Marocains, en insistant sur les évolutions par rapport à l’édition précédente de l’ouvrage. Quant au choix des thématiques, on se base toujours sur une entrée principale. Par exemple la dernière édition portait sur les suites de la crise économique de 2008. Toutes les thématiques qui avaient été traitées en 2014 portaient ainsi sur les effets de cette crise. On a abordé l’édition 2017 à travers le prisme des mutations intrinsèques aux communautés marocaines. C’est sur cette base que nous avons sélectionné un certain nombre de thématiques.

Il va de soi que tout ceci est lié également à la progression des connaissances. On tient compte des thèmes qui ont été le plus étudiés et sur lesquels il y a des nouveautés à apporter. La thématique de l’édition 2017 comporte un chapitre sur le vieillissement de la communauté marocaine à l’étranger, intitulé «Vieillir au risque de l’immigration». Jusqu’à présent, on a intériorisé le fait que les émigrés marocains concernent avant tout la population active, les travailleurs, or on a oublié que les premiers à être partis ont aujourd’hui l’âge de la retraite, avec toutes les problématiques qui accompagnent le troisième âge.

En dépit de la diversité géographique, culturelle et sociale des pays étudiés, avez-vous recensé des dénominateurs communs qui caractérisent la migration marocaine ?

Il y a naturellement de très fortes spécificités à chaque contexte et à chaque pays, et on observe une forte hétérogénéité de ces migrations : il n’y a pas une migration marocaine, mais des migrations marocaines. La migration est également en constante recomposition. On parle habituellement beaucoup d’une tradition fixe, sédentaire, stable. En France par exemple, les régions où se trouvent le plus de Marocains ont toujours été les mêmes. Aujourd’hui on sent que les gens bougent, qu’ils ont une certaine mobilité spatiale.

Autre constante, qui peut paraître paradoxale : les populations marocaines s’enracinent de plus en plus. Les troisième et quatrième générations ressentent plus le sentiment d’appartenance à ces pays, mais – et c’est là qu’il y a un paradoxe – il demeure un très fort sentiment d’attachement au Maroc chez les descendants des migrants. Un autre élément commun aux migrations marocaines concerne les problèmes d’intégration et identitaires. On recense certes de plus en plus de Marocains investis dans le champ politique du pays d’accueil, mais il y a parallèlement des tendances identitaires très fortes. Les jeunes, principalement, se trouvent un peu face à une sorte d’évitement entre l’identité d’origine et celle du pays d’accueil. Ils inventent alors une nouvelle identité hybride qui est à la fois ancrée dans le leg culturel marocain, et en même temps ouverte à la culture du pays où ils vivent.

Quelles déconstructions, ou au contraire quelles consolidations, tirez-vous de vos recherches sur la migration féminine marocaine ?

On a toujours pensé que la femme partait dans le sillage de son mari. Cependant, depuis dix, vingt ans, elle est un acteur principal de la migration marocaine ; elle émigre seule avec un projet migratoire qui lui est propre. Il faut souligner également que la migration féminine n’a pas seulement évolué sur le terrain, mais aussi à travers les recherches qui sont menées. En réalité, la femme a toujours été présente dans l’immigration marocaine à l’étranger. Elle était autrefois déjà très présente, mais les recherches ne l’ont pas appréhendée de cette manière, c’est-à-dire plutôt à l’aune de son mari et de l’homme en général. Aujourd’hui, les recherches tentent de démontrer que ce n’est pas tout à fait la réalité. La principale évolution, c’est d’abord le fait que de plus en plus de femmes voyagent et émigrent seules.

Aujourd’hui, le chapitre consacré aux femmes parle essentiellement de celles qui sont parties seules en Italie, en France ou en Espagne – le cas des saisonnières dans les champs de fraise ayant été très médiatisé. Il y a également des femmes issues d’autres catégories sociales, notamment des cheffes d’entreprises dans les pays du Golfe ou en Europe, qui construisent un projet migratoire dont elles sont les principales actrices. Le discours sur la femme en tant qu’épouse économiquement inactive et dépendante de l’homme, qui lui a fait le choix de partir et de travailler, est fortement nuancé. La féminisation de la migration marocaine ne cesse de croître, c’est pourquoi il nous paraît important de mettre en évidence son importance et sa diversité.

Comment le dynamisme économique recensé ces dernières années entre le Maroc et l’Afrique a modifié la migration marocaine sur le continent ?

L’intensification des relations politiques, et surtout économiques, entre le Maroc et l’Afrique a influé sur la migration marocaine à trois niveaux : d’abord en termes de volume. Le nombre de Marocains dans les pays africains augmente. Ensuite, la migration marocaine n’est plus limitée aux pays de l’Afrique de l’Ouest, en particulier au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Dans l’édition 2017 de l’ouvrage, on a certes zoomé sur l’Afrique de l’Ouest car ça reste la principale destination des émigrés marocains, mais on a également dédié un chapitre à part sur l’Afrique centrale, notamment sur le Gabon et la Guinée équatoriale.

Ces pays assistent en effet à l’arrivée de nombreux Marocains, mais avec un profil tout à fait différent, ce qui me permet de passer au troisième élément : la diversification du profil des migrants. Jusqu’à présent en Afrique de l’Ouest, on ne parlait essentiellement que des commerçants marocains, en l’occurrence les Fassis. Aujourd’hui, d’autres profils se dessinent comme des hommes d’affaires, des ouvriers, des cadres de sociétés, etc. Ce sont eux qui accompagnent les efforts d’investissement du Maroc dans ces pays.

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