Menu

Société Publié

Maroc : «Le manque de ressources pédagogiques freine la généralisation de l’enseignement de l’amazigh» [Interview]

Ahmed Boukous, président de l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM), salue un projet de loi organique apte à protéger la langue amazighe, mais s’inquiète du nombre encore insuffisant de ressources pédagogiques, en l’occurrence les enseignants, les encadrants et les inspecteurs.

Temps de lecture: 4'
Ahmed Boukkous, président de l'IRCAM / DR

La plénière de la Chambre des représentants a récemment adopté, à l’unanimité, le projet de loi organique n°26.16 portant sur l’opérationnalisation progressive de l’officialisation de la langue amazighe. Après le vote des députés, il sera remis à l’approbation de la Chambre des conseillers.

Comment accueillez-vous l’adoption de ce projet de loi organique ? L’estimez-vous suffisant pour renforcer le caractère officiel de la langue amazighe ?

Tout d’abord, je souhaiterais dire qu’au sein de l’IRCAM, nous accueillions favorablement ce projet tel qu’il a été adopté par la Chambre des représentants, parce qu’il représente une avancée par rapport au statu quo qui a prévalu depuis l’adoption de la nouvelle Constitution au Maroc (en 2011, ndlr). Depuis 2012, date du premier gouvernement dirigé par le PJD, la situation de la langue amazighe a stagné, notamment au niveau de l’enseignement, puisque le processus de généralisation de son enseignement est aujourd’hui pratiquement arrêté.

De la même manière, dans le domaine des médias, tout ce qui avait été promis en termes de valorisation de la culture amazighe sur toutes les chaînes radiophoniques du public et les chaînes de télévision de la SNRT et 2M, n’a pas été concrétisé. La place qui a été donnée à la langue amazighe est restée somme toute très minime et timorée.

Par exemple, en termes de volume horaire de diffusion, les choses n’ont pas beaucoup changé, même au niveau de la TV8, la télévision d’expression amazighe créée en 2010. Si on regarde la programmation de la première chaîne de télévision, on est encore loin des 30% dédiés à la langue et à la culture amazighes qui avaient été négociés entre la SNRT, la HACA et l’IRCAM. Sur 2M, en dehors d’un journal télévisé sur lequel il y a d’ailleurs beaucoup de choses à dire, et d’un programme de soirée musicale et artistique, la portion de l’amazigh est là encore restreinte. On est loin de ce qu’on aurait dû attendre d’une langue et d’une culture officielles.

Avec l’adoption de ce projet de loi organique, les choses sont cependant plus claires. Un effort a été fait en matière de protection de l’amazigh. Tout cela va se faire de manière progressive, puisque le projet de loi en question énonce un certain nombre de mesures étalées sur quinze ans. Certaines seront mises en œuvre à court terme, sur cinq ans, et à moyen terme il y aura d’autres mesures sur dix ans, auxquelles s’ajouteront d’autres dispositifs sur les cinq dernières années. On va d’abord commencer par la généralisation de l’enseignement au niveau du primaire, ce qui n’est pas une mince affaire.

Justement, quelles difficultés rencontre le mécanisme d’intégration de l’amazigh dans le système pédagogique marocain ?

Il est essentiellement question d’un manque de ressources pédagogiques, c’est-à-dire un manque d’enseignants, d’encadrants, d’inspecteurs… Ces lacunes freinent la généralisation de l’enseignement de l’amazigh dans le sens où, aujourd’hui, on a un peu moins d’un demi-million d’élèves qui suivent ces cours, ce qui est très en deçà de ce qui avait été annoncé en 2003, lorsque le ministère de l’Education nationale avait lancé le chantier de l’intégration de l’amazigh dans le système éducatif.

Malgré les avancées de cette loi, nous avons tout de même un certain nombre de réserves qui portent principalement sur la notion de langue amazighe à enseigner, à véhiculer par les programmes radiophoniques et télévisuels. Selon le projet adopté, il s’agit des expressions dialectales régionales, enrichies par ci par là par du vocabulaire technique. Or pour l’IRCAM et la société civile qui défend la culture amazighe, il ne s’agit pas d’un dialecte, mais de la langue amazighe standard, faite de structures convergentes entre les différents dialectes au niveau de la grammaire, du vocabulaire, de la morphologie des noms et des verbes.

C’est une langue qui unifie l’amazigh et qui, à terme, devrait permettre aux amazighophones et aux arabophones qui l’auront apprise de pouvoir communiquer et de se comprendre, ainsi qu’aux écrivains et aux artistes de créer dans cette langue et non pas dans les dialectes.

L’échec de la généralisation de l’amazigh à tous les cycles de l’enseignement national, qui devait initialement entrée en vigueur en 2010, trahit également les difficultés auxquelles se heurte l’enseignement de cette langue…

Tout à fait. Le ministre de l’Education nationale de l’époque, Habib El Malki, en coordination avec l’IRCAM, était d’accord pour intégrer l’amazigh dès les premières années du système éducatif. On prévoyait aussi son extension au collège puis au lycée. Ensemble nous avions mis au point les livres pour les élèves et les guides pédagogiques pour les enseignants et les inspecteurs. Ça s’est fait pour le primaire, mais pas pour le collège et le lycée, car la mouvance politique qui suivi a sonné le coup d’arrêt de la généralisation de l’enseignement de l’amazigh.

Il faut dire également que l’amazigh a été longtemps négligée car pas considérée comme une langue «utile», contrairement à l’arabe et au français…

Effectivement. Pendant deux siècles, la langue arabe, et par la suite la langue française, ont pris le dessus sur la langue amazighe, considérée comme une langue orale, reléguée au «Maroc inutile», aux régions enclavées, sous-développées, aux populations analphabètes… On a cru bien faire en alphabétisant et en éduquant ces gens en arabe et en français, espérant qu’ils finiraient par oublier l’amazighe. Sauf qu’à la fin des années 1960 a émergé une élite embryonnaire qui s’est étoffé et a porté sur le devant de la scène toutes ces revendications qui ont, à terme, conduit à la constitutionalisation et à l’officialisation de langue et de la culture amazighe.

Quels éléments positifs retenez-vous toutefois de ce projet de loi ?

Il y a enfin un accord entre les différentes composantes du parlement sur le fait que l’amazighe sera rédigée en caractères tifinaghs et non pas en caractères arabes comme le souhaitaient le PJD et le Parti de l’Istiqlal. Il y a des efforts qui ont été faits depuis 2003-2004, comme par exemple tout le processus de modernisation de la graphie tifinaghe, qui a été codifiée, homologuée, et son utilisation ne pose aucun problème.

Article modifié le 2019.06.11 à 20h37

Soyez le premier à donner votre avis...
Emission spécial MRE
2m Radio + Yabiladi.com