Menu

Grand Angle

Diaspo #95 : Mina Kawashy, une photographe qui panse les plaies de la vie

Photographe-née, Mina Kawashy a surmonté son handicap pour mettre sa passion au service des rapports humains, et renforcer notamment les liens familiaux entre les Marocains vivant en France et leurs proches restés sur l’autre rive. Portrait.

Publié
Mina Kawashy recevant le Pris Femme d'execption / Ph. Sema Solidarité
Temps de lecture: 4'

Son père originaire du village de Kawsha à Aïn Sfa (Oriental) a quitté le Maroc lorsqu’on recrutait de la main-d’œuvre nord-africaine pour «reconstruire la France», à la fin des années 1940 et au début des années 1950. On leur a promis une certaine qualité de vie, mais une fois là-bas, sa famille s’est retrouvée aux bidonvilles de Nanterre. Ainsi Mina Kawashy nous confie aujourd’hui son récit de 56 ans de vie, faite de luttes et d’acharnement s’accrochant à ses rêves.

Mina Kawashy est née en France d’une mère originaire de Béni Snassen qui s’est occupée de ses dix frères et sœurs à la maison, tandis que mon père était mineur boiseur. «Tous deux nous ont construits en tant qu’hommes et femmes. Nous somment onze en tout, sept garçons, quatre filles et je suis la cinquième enfant. Une équipe de football !», s’amuse-t-elle à raconter.

Un amour omniprésent pour la photographie

Depuis l’enfance, Mina Kawashy a envisagé d’évoluer dans une filière artistique, à rebours de son père. De plus, au retour de ce dernier du pèlerinage de La Mecque, elle s’est vue offrir un petit appareil photo jaune qui ne l’a plus quittée. Sa passion pour la photographie a ainsi grandi avec elle, jusqu’à ce qu’elle ait réussi à s’acheter son premier appareil professionnel dans les années 1980. «Je l’emmenais avec moi partout et je photographiais tout ce qui m’entourait», se rappelle-t-elle.

Ayant à l’époque un droit du sol sans la nationalité française, elle n’a pas eu le choix de suivre un cursus qui la passionne. Ainsi, elle suit une formation en secrétariat, qu’elle a été contrainte d’arrêter suite au décès de son père pour travailler rapidement. «J’ai fait de la restauration, puis j’ai travaillé dans l’insertion professionnelle ; on proposait des formations en peinture décorative pour des spectacles aux personnes qui étaient demandeurs d’emploi», souligne la photographe.

Ph. DR.Ph. DR.

Malgré les aléas de la vie, Mina Kawashy tient à réaliser son rêve et fait tout pour économiser de l’argent et se financer une formation en photographie. Pour se faire, elle profite même de son congé en France pour venir travailler au Maroc, lors du séjour familial.

«A la suite d’un grave accident de travail survenu en exerçant dans la sérigraphie durant mes vacances, j’ai été licenciée et longuement hospitalisée. Au vu de mes nombreuses fractures à la colonne vertébrale, les médecins m’ont dit que je n’allais plus jamais marcher mais je me suis accrochée pour m’en sortir. Mes vingt ans en athlétisme m’ont beaucoup aidée sur le plan moral, me donnant la rage de vivre et ne pas me laisser envahir par mon handicap.»

Tout au long de son séjour hospitalier, Mina Kawashy garde avec elle son appareil photo qui lui permet de partager des moments intimistes entre patients, surtout au centre de rééducation. «Ces photos sont restées pour les familles des personnes que j’ai pu côtoyer lors de ce séjour», nous confie-t-elle, indiquant qu’elles ont permis aux proches de garder des traces des leurs.

Une victoire sur la fatalité du diagnostic

Malgré quelques séquelles, la photographe finit par marcher et obtenir une reconnaissance de handicap, ce qui lui permet de faire une demande de projet professionnel. «Même si elle a difficilement été acceptée, cela m’a donné la possibilité de faire un BAC professionnel en photographie, obtenu en 2017», se félicite-t-elle.

«Ce qui m’intéresse en photographie est de mettre en image quelque chose qui raconte une histoire. Je me suis focalisée plus sur les portraits et l’environnement qui m’entoure, notamment l’entourage familial dans mon village d’origine pour partager des vécus et mieux panser les souffrances.»

En février dernier, le fruit de ce travail a fait l’objet d’une exposition intitulée «Passé Empreinte T» à la Maison des photographes de Paris. Un travail qui rejoint notamment ses actions associatives, puisque l’artiste est, par ailleurs, engagée pour des actions humanitaires dans sa région d’origine, avec l’aide de Marocains établis en France.

L’objectif est notamment de venir en aide aux personnes âgées dans les régions rurales de l’Oriental, en proposant des caravanes médicales mettant à la disposition des locaux des services gratuits de chirurgiens français, américain et britanniques. Par ailleurs, la photographe participe également à l’acheminement de fournitures scolaires pour les enfants de la région.

«Je ne fais pas que le reportage photographique mais j’accompagne ces activités où les personnes âgées qui sont d’accord sont prises en photo. Un lien de confiance se crée, elles se laissent souvent photographier en portrait tout en sachant que cela fera l’objet d’une exposition et ces photos deviennent ensuite une manière de les immortaliser.»

En effet, Mina Kawashy croit fervemment que la photographie et une écriture du passé. «Ces personnes ne resteront pas éternellement avec nous et nous devons garder des traces d’eux. Autrefois, ces traces étaient transmises notamment par le biais du tatouage de mère en fille. Maintenant que ces traditions disparaissent même dans les villages, ce sont les photos qui garderont nos aïeux en vie», affirme-t-elle.

En 2018 déjà, l’engagement de Mina Kawashy a été récompensé par le Prix de femme extraordinaire à l’Assemblée nationale française, de la part de son ancien président ainsi que de la Secrétaire d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes et à la lutte contre les discriminations, en présence du chargé de l’ambassade du Maroc en France à Orly. Elle fait également partie des personnages clés du dernier film de la documentariste franco-marocaine Bouchera Azzouz, «On nous appelait beurettes», qui déconstruit les idées reçues sur les femmes issues de la première et de la deuxième génération de la migration en France.

Soyez le premier à donner votre avis...
Emission spécial MRE
2m Radio + Yabiladi.com