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Economie Publié

Fikra #12 : Comment le Palais a conservé sa mainmise sur le secteur privé

Mohamed Oubenal et Abdellatif Zeroual, chercheurs, détaillent dans leurs travaux, la façon dont la monarchie marocaine a adapté ses moyens de contrôle des élites économiques aux modes de gouvernance modernes des entreprises.

Temps de lecture: 5'
Siège de la CGEM à Casablanca. / DR

La monarchie a-t-elle allégé le contrôle qu’elle exerce sur le secteur privé ou bien a-t-elle seulement changé sa façon de faire ? Pour Mohamed Oubenal et Abdellatif Zeroual, auteurs de «Gouverner par la gouvernance : les nouvelles modalités de contrôle politique des élites économiques au Maroc», paru en 2017 dans Critique Internationale, le Palais a continué à garder la haute main sur les grandes entreprises marocaines à travers le jeu d’influence croisé des administrateurs et son influence sur des deux grands financeurs actuels : la CIMR et la CDG. 

Par le passé, à l’époque de Hassan II, la méthode employée par le Palais était beaucoup plus simple et directe, expliquent les deux auteurs.

«La monarchie a mobilisé alors les ressources publiques pour développer des rapports clientélistes avec la nouvelle bourgeoisie. En échange d’une allégeance inconditionnelle au pouvoir central, celle-ci a pu bénéficier de rentes et de commandes publiques.»

Mohamed Oubenal et Abdellatif Zeroual

La monarchie utilise à cette fin la marocanisation des entreprises, la privatisation des entreprises publiques et puis l’argent public avec la Banque nationale de développement économique (BNDE) et la CIH. Il se concentre entre les mains de quelques grandes familles seulement, notamment Kettani – dont le groupe finira absorbé par l’ONA – et Lamrani – qui deviendra Premier ministre, mais également la holding royale ONA elle-même.

La figure de l’entrepreneur glorifiée

Cette politique de soutien public aux principaux groupes privés marocains prend fin lorsque l’endettement public contraint Hassan II à accepter le Plan d’ajustement structurel voulu par le FMI. Le secteur privé s’autonomise alors d’autant plus que partout la figure de l’entrepreneur est glorifiée par opposition aux administrations publiques dont l’inefficacité et la corruption sont pointées du doigt. Cette autonomie gagnée par les élites se mesure, selon les deux auteurs, à leur réaction lorsque Driss Basri, ministre de l’Intérieur, lance une «campagne d’assainissement» en 1995 après la publication d’un rapport de la Banque mondiale sur la corruption et la fraude dans les milieux d’affaires marocains. 

«Même si elles étaient courantes, ces fraudes étaient tolérées par les autorités qui en bénéficiaient. La campagne d’assainissement qui, à grands renforts de descentes de police musclées et de jugements expéditifs, a envoyé plusieurs patrons en prison, a donc été vécue comme un rappel à l’ordre arbitraire», indiquent Mohamed Oubenal et Abdellatif Zeroual.

Le secteur privé allié à des opposants de gauche à Hassan II élève alors la voix contre cet arbitraire. Deux présidents successifs de la CGEM, A. Lahjouji puis Hassan Chami, incarnent cette prise de position autonome. Les grands patrons veulent désormais jouer jeu égal avec les entreprises de la holding royale mais la réorganisation brutale initiée par Mohammed VI après son intronisation mettra un terme à leur velléités. «Lorsque Mohammed VI est arrivé au pouvoir en 1999, il a en effet placé à la tête de sa holding et dans des institutions stratégiques du pays de nouvelles personnes qui ont non seulement réorganisé son groupe mais aussi transformé les formes de contrôle des élites économiques», ajoutent Mohamed Oubenal et Abdellatif Zeroual. 

Pas question de s’autonomiser par rapport au pouvoir

H. Chami exprime publiquement son mécontentement avant d’être exclu des cérémonies royales officielles puis de faire l’objet d’un contrôle fiscal. Il finit par laisser sa place à un seul et unique candidat à la tête de la CGEM : Moulay Hafid Elalamy, qui rappelle aux chefs d’entreprises privées la nécessité de gagner «l’estime du Palais». 

Ensuite, ce dernier va revoir les outils d’actions en sa possession. L’argent issu de la deuxième opération de privatisation est notamment versé sur le Fonds Hassan II. La manœuvre est inconstitutionnelle mais, puisque ce fonds ne relève pas de l’autorité du gouvernement, elle permet aux représentants du Palais de disposer de ressources considérables pour financer tel ou tel acteur économique. Au sein de la SNI, la politique a également changé. Il ne s’agit plus simplement de conserver le contrôle sur les entreprises de la holding, mais également de «faire remonter le cash».

«Toute velléité de s’autonomiser par rapport au pouvoir et surtout sur la question de la remontée de cash pour la holding royale [pouvait] être lourdement sanctionnée. Comme on l’a vu, quelqu’un comme Oudghiri [l’ancien patron de la banque filiale de la SNI] qui [refusait] de remonter le cash et qui [jugeait] que certains projets d’investissements proposés [pouvaient] être foireux a été viré».

Un patron anonyme

La holding royale se place au cœur du secteur privé à travers le jeu des participations au capital des grands groupes et des administrateurs croisés. En analysant l’appartenance des administrateurs des 76 entreprises cotées à la bourse de Casablanca, en 2013, les auteurs ont découvert que, sur un total de 561 sièges, 8 des groupes les plus importants s’accaparaient 105 sièges, et que 6 d’entre eux appartenaient à des groupes familiaux privés où la famille Benjelloun et la holding royale SNI dépassaient les autres groupes privés avec au moins 7 sièges de plus chacune. 

L'influence incontestable du Palais

L’influence de la monarchie s’exerce aussi sur les décisions d’investissements de la CDG et de la CIMR. Ces deux investisseurs institutionnels sont situés au cœur du réseau des administrateurs. Leur rôle central dans la circulation des informations et surtout dans le financement des grands groupes leur donne le pouvoir de participer à la stabilisation ou à la transformation de l’élite économique du Royaume sans toutefois pouvoir la contrôler totalement. 

«Disons qu’il y a bien sûr la logique d’investissement classique sauf qu’ils [les investisseurs institutionnels] peuvent recevoir un veto du pouvoir central s’il a une dent contre quelqu’un. Il y a aussi les investissements stratégiques pour le pouvoir, et là ils reçoivent généralement des consignes pour y aller», confie un patron sous couvert d'anonymat.  

Preuve de l’influence du Palais sur ces deux acteurs clés, la CDG a fait l’objet d’une «âpre rivalité», selon les auteurs, entre Fouad Ali El Himma, proche conseiller royal, et Mounir Majid, secrétaire particulier du roi. Elle s’est soldée par la victoire de Mounir Majidi qui a réussi à placer à la tête de l’institution, en 2009, Anas Alami, qui serait l’ami d’enfance de Hassan Bouhemou, lui-même PDG de la holding royale SNI et bras droit de Mounir Majidi. Cette influence du Palais et plus précisément de Mounir Majidi sur la CDG est apparue nettement, selon les deux auteurs, lors de la prise de participation croisée entre la BMCE et la SNI.

«Concrètement, les analystes n’en voulaient pas […] Je pense que c’est parce qu’ils [des personnes de l’entourage royal] croyaient qu’il y avait un souci au niveau de la succession de Othmane Benjelloun dans son groupe.»

Patron anonyme

La proximité de la CIMR avec la holding royale s’est, elle, mesurée, selon les auteurs, quand, en janvier 2014, la SNI cédant la quasi-totalité de ses parts dans la Cosumar, a préféré les vendre aux institutionnels marocains, en particulier la CIMR, plutôt qu’au groupe mondial Wilmar, déjà présent à son tour de table. Une façon de garder un certain pouvoir, et des représentants au conseil d’administration de la Cosumar, tout en récupérant l’argent de la cession de ses parts.

«Ainsi les techniques de gouvernance d’entreprises telles que la participation à des conseils d’administration sont-elles mises en place dans le cadre d’une stratégie de mainmise progressive déployée par le pouvoir central.»

Les auteurs

Mohamed Oubenal est chercheur en sociologie à l’IRCAM. Spécialiste de l’analyse de réseaux et de la sociologie économique, ses recherches actuelles portent sur les transformations sociales et culturelles en milieu amazighe. Il a publié notamment La légitimation des produits financiers : le cas des Exchange Traded Funds (ETF) en France (Cormelles-le-Royal, Éditions Management et Société – EMS, 2015) ; avec Jean-Frédéric Morin, Sélim Louafi et Amandine Orsini, «Boundary Organizations in Regime Complexes: A Social Network Profile of IPBES», Journal of International Relations and Development (2016), et avec Marie Hrabanski et Denis Pesche, «IPBES, an Inclusive Institution? Challenging the Integration of Stakeholders in a Science-Policy Interface», Ecology and Society (2016).

 
Abdellatif Zeroual est chercheur en sociologie de la gestion et rédacteur en chef de la revue arabophone Attaharor. Ses travaux portent sur les élites économiques, les processus de modernisation managériale du secteur public et les transformations de classe induites par la transition au néolibéralisme au Maroc. Il a publié «Modernisation néolibérale et transformation du profil des dirigeants des entreprises publiques au Maroc. Cas de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG) : 1959-2009», Afrika Focus.

La revue

Critique internationale est une revue trimestrielle de langue française publiée par les Presses de Sciences Po avec le soutien du Centre national du livre. Revue à comité de lecture, elle est portée depuis sa création en octobre 1998 par le Centre de recherches internationales (CERI-Sciences Po/CNRS). Revue comparative de sciences sociales, Critique internationale a pour objectif d’éclairer les sciences sociales du politique dans une perspective comparatiste et empirique.

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