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Politique Publié

Nabil Chaath : «Le Maroc est un soutien indéfectible dans notre processus de paix» [Interview]

En visite au Maroc, le conseiller du président palestinien aux Affaires étrangères, Nabil Chaath, a remis au roi Mohammed VI une lettre de la part de Mahmoud Abbas, où ce dernier appelle à contrer les politiques expansionnistes d’Israël. Sa présence dans le pays est l’occasion de revenir sur plusieurs questions liées à la mobilisation pour la cause palestinienne.

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Nabil Chaath / Ph. DR.

Quel est le message principal de la lettre que vous portez de la part du président palestinien Mahmoud Abbas ?

Cette lettre explique la situation que traverse actuellement la question palestinienne. Elle développe la position des dirigeants palestiniens. Dans ce message, nous remercions également le Maroc pour son appui et expliquons au roi Mohammed VI l’importance du prochain sommet des Etats arabes, prévu le mois prochain en Tunisie. En effet, nous avons besoin du soutien du Maroc pour que ce rendez-vous remette à la tête de ses priorités la question palestinienne, en rejetant clairement les termes du «deal du siècle» qui lèse notre peuple et ses revendications légitimes, et qui sert les visées expansionnistes israéliennes contraires aux traités internationaux.

Nous appelons donc, à travers le roi du Maroc, que cette rencontre marque une prise de position favorable au processus de paix car refusant la normalisation avec Israël jusqu’à son retrait des territoires palestiniens, pour l’édification d’un Etat indépendant avec Al-Qods comme capitale.

Par ailleurs, ce rendez-vous doit nous garantir un appui financier arabe, après que Netanyahu a confisqué une partie très importante des impôts qui nous reviennent, en plus de la décision du président Donald Trump de suspendre tout aide à Al-Qods et à nos réfugiés. Je suis convaincu que le Maroc, qui préside le Comité Al-Qods, se positionne en faveur de la cause palestinienne, mais il était important pour nous d’expliquer où nous en sommes actuellement.

Que pensez-vous des démarches de normalisation avec Israël, menées par certains Etats arabes ?

Ces démarches ne sont pas dignes du monde arabe et de son initiative de paix, qui a bénéficié de l’unanimité lors du Sommet de 2002 au Liban. Nous restons réalistes : nous n’appelons nos Etats frères ni à mobiliser leurs troupes militaires sur le terrain pour libérer la Palestine, ni à rompre leurs relations avec les Etats-Unis, bien que les précédents sommets l’aient recommandé à l’encontre de quiconque qui décide de transférer son ambassade à Al-Qods ; mais nous les appelons au moins à mettre fin à toute normalisation politique, économique et sécuritaire, parce que c’est comme cela que nous maintiendrons la pression contre Israël en l’obligeant à ne pas sortir du cadre des résolutions internationales.

Par le biais de l’économie, de la politique ou de la culture, Israël instille sa présence dans certains pays d’Afrique, même ceux connus pour leur soutien à la cause palestinienne. Comment contrer ces manœuvres ?

Nous sommes actifs dans nos rapports, tissés avec ces pays depuis les mouvements de libération africains, mais nous comptons principalement sur le soutien indéfectible du Maroc et de l’Afrique du Sud, qui influent beaucoup sur le continent, en plus de l’appui de la Tunisie, de l’Algérie et de l’Egypte. Nous n’oublions pas que les deux premiers sont ceux qui ont permis la suspension du sommet Israël-Afrique au Togo. Ils ont aussi bloqué l’adhésion d’Israël à l’Union africaine en tant que membre observateur.

Washington s’apprête à dévoiler son «plan de paix» pour le Moyen-Orient. Ses grandes lignes vous ont-elles été communiquées formellement ?

Nous constatons directement et sur le terrain l’évolution de son «plan de paix» ! Nous n’avons pas besoin de lire ce qu’ils écrivent à ce sujet alors que nous voyons de nos yeux ce qu’ils font. Ils n’œuvrent pas pour la paix dans la région, ils détruisent tout processus dans ce sens.

Nous rejetons entièrement donc ce deal et appelons à la tenue d’un sommet international, sous l’égide de l’ONU, respectueux du droit international, des résolutions onusiennes et des accords de paix que nous avons précédemment conclus. Sans cela, toute autre initiative détruit le bon déroulement de ces démarches.

Beaucoup évoquent la modification du «deal du siècle» pour le faire bénéficier d’un certain consensus au niveau arabe, ainsi que des pressions exercées sur les dirigeants palestiniens dans ce sens. Qu’en est-il en réalité ?

Je peux affirmer qu’aucun Etat arabe n’a entrepris de démarches pour faire pression sur l’Autorité palestinienne pour faire passer le «deal du siècle». Celui qui exerce des pressions est Donald Trump lui-même, qui se targue de porter un plan de paix.

N’est pas un homme de paix celui qui décide unilatéralement de transférer son ambassade à Al-Qods en annonçant que la capitale unie serait celle d’Israël, qui coupe les aides aux réfugiés et considère que ces derniers ne seraient pas 5 000 000 mais 40 000 à avoir été déplacés de Palestine depuis 1948 – sans tenir compte de leurs descendants –, celui qui occulte le terme «occupé» lorsqu’il s’agit de décrire Al-Qods-Est, la Cisjordanie et le Golan, tout en acceptant la «loi de nationalité» élaborée par Israël pour consacrer un régime entièrement raciste annulant au peuple palestinien son droit à l’auto-détermination, et qui appuie les plans expansionnistes israéliens. Nous ne pouvons rien attendre de ce projet que d’être lésés et de voir toutes les bases du processus de paix mises à sac.

Au Maroc, des acteurs politiques et de la société civile alertent sur des initiatives de normalisation avec Israël, qui passent par des concerts ou des tournois sportifs. Quel est votre avis là-dessus ?

Pour être franc, je trouve ces initiatives de normalisation particulièrement négatives. Je tiens à préciser que si les dirigeants palestiniens ont accepté une solution à deux Etats par le passé, celle-ci ne nous permet de restituer que 24% du territoire qui nous revient de droit, ce qui n’est pas une configuration juste et équilibrée. Mais lorsque nous y arriverons déjà, Israël pourra prendre part aux manifestations sportives et culturelles.

Pour l’instant, je voudrai lancer un appel aux forces vives de la société civile marocaine, arabe et internationale, afin de maintenir les pressions et contrer toute forme de normalisation. Sans cela, Israël continuera ses politiques racistes et sionistes.

Dans ce sens, que pensez-vous de l’efficacité du boycott culturel et académique ?

C’est une démarche salutaire qui a un grand rôle mobilisateur. Je rappelle que ce qui a contribué principalement à mettre fin au régime d’Apartheid en Afrique du Sud est le boycott international, qui s’est même étendu aux matières premières, à l’or et au diamant, à la collaboration politique, commerciale et militaire.

Cette mobilisation a conduit à l’édification d’un Etat unifié, démocratique et libéré de tout communautarisme ou discrimination entre noirs et blancs, chrétiens, juifs et musulmans… Cela a été dans l’intérêt de toutes les composantes de la société qui ont bénéficié d’un nouvel élan économique, leur permettant d’évoluer avec et grâce à leur nation. Sans la lutte populaire des Sud-africains et sans cette mobilisation internationale, la paix n’aurait pas été possible.

L’ambassade de Palestine à Rabat a annoncé l’ouverture de son premier centre culturel au Maroc, pour tenir notamment des activités régulières. La culture est, selon vous, un outil essentiel de sensibilisation à la cause palestinienne ?

Cette annonce a été une très bonne nouvelle, d’autant plus que je profite de ma présence ici pour rencontrer les représentants des partis politiques marocains et refléchir à de nouvelles manières de travailler. J’ai rencontré également le président de la première Chambre du Parlement, ainsi que le Chef du gouvernement. Donner un souffle et appuyer les organisations associatives marocaines qui nous soutiennent depuis longtemps est revenu dans plusieurs échanges.

Toutes les formations avec lesquelles j’ai pu m’entretenir nous ont exprimé leur entière disposition à œuvrer dans ce sens ; nous nous sommes également mis d’accord sur un travail en commun avec les partis européens, de façon à ce que chacune de nos structures agisse de pair avec son homologue européenne qui partage des principes en commun. L’idée est de constituer des relais qui ont leur influence sur la diplomatie européenne en faveur de la cause palestinienne, et limiter ainsi les conséquences politiques de la montée des fascismes sur notre lutte légitime.

Je suis convaincu que le peuple marocain, ses associations, se partis politiques et ses dirigeants sont prêts pour converger les efforts en faveur de la Palestine. A nous de trouver des outils novateurs pour mener à bien ce travail et en assurer la continuité.

Sur le plan politique palestinien, où en est le processus de réconciliation nationale ?

C’est une question cruciale pour notre peuple. Retrouver notre unité politique nationale renforcera la mobilisation de tous les Palestiniens ainsi que nos capacités à asseoir une démocratie par les urnes. Ce processus n’est pas facile, de par la division non seulement politique mais aussi géographique de notre territoire, dans un contexte où Israël maintient son siège sur Gaza, imposant une partition forcée entre cette bande et la Cisjordanie, et multipliant les manœuvres pour faire barrage à cette réconciliation.

La contribution du Hamas à certaines démarches aurait accéléré notre élan positif, mais nous lui proposons en tout cas, de manière directe et à travers l’Egypte en tant que médiateur, des élections parlementaires afin de constituer un gouvernement de coalition inclusif, car tenant compte du pourcentage de vote populaire pour chaque parti et reflétant donc la volonté populaire.

Nous avons fait d’autres propositions auxquelles nous n’avons pas encore eu de réponse, mais nous gardons tous les espoirs et la patience nécessaire afin d’atteindre cet objectif commun, qui commencera par unifier politiquement Gaza et la Cisjordanie.

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