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Société Publié

Journée contre le racisme : «Créer des espaces de dialogue pour se connaître» [Interview]

Chaque année, le 21 mars marque la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale. Originaire de Casablanca et Québecoise d’adoption, Samira Laouni préside à Montréal l’ONG COR, qui œuvre pour la communication, l’ouverture et le rapprochement interculturel. Ce jeudi, elle lance la 20e Semaine contre le racisme et pour l’égalité des chances.

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Samira Laouni, présidente du COR / Ph. DR.

Comment la Semaine contre le racisme et pour l’égalité des chances (SACR) a vu le jour ?

Ce rendez-vous annuel a été lancé en 1999 au Québec, suite aux événements qui ont eu lieu en 1969 et en 1983 [manifestations antiracistes menées principalement par les expatriés haïtiens, ndlr]. Le fondateur de la Semaine, Alix Laurent, a mis en place un comité pour réfléchir à racisme afin d’agir. A partir de là a commencé une profonde réflexion sur le racisme et les discriminations, au Canada et y compris au Québec.

Le comité de la SACR a décidé de mettre en place une semaine de sensibilisation où tous les organismes à but non-lucratif et paragouvernementaux peuvent faire des actions, initier des activités de sensibilisation, mener des recherches et des études. Cela ne veut pas dire que nous nous penchons sur cette question sept jour par an uniquement, mais c’est un rendez-vous spécifique qui souligne tout ce qui a été fait sur une année. Il constitue un rendez-vous régulier où nous faisons notre bilan pour améliorer et enrichir nos initiatives.

Cette année par exemple, une grande conférence prévue le 26 mars s’intéressera aux crimes haineux, lors de laquelle sera présentée une étude menée pendant deux ans par la professeure Denise Helly, de l’Institut national de recherches sociales (INRS), qui met à jour les différents aspects que revêtent ces actes, afin de mieux les comprendre et les analyser. C’est plus qu’une semaine puisque le rendez-vous s’étend sur dix jours et que nous fêtons son vingtième anniversaire cette année.

Vous présidez une instance impliquée dans l’organisation de cette semaine, le COR (Communication pour l’ouverture et le rapprochement interculturel) en l’occurrence. En quoi consiste votre rôle dans la tenue de cette Semaine ?

Depuis 2013, le COR participe à chaque édition de la Semaine à travers un colloque ou un forum sur les thématiques liées à la Semaine d’action contre le racisme en fonction des années. Cela fait trois ans maintenant que le directeur de la SACR nous confie la coordination de l’événement, donc nous assurons sa préparation et son bon déroulement, nous développons des partenariats à cet effet et nous donnons de la visibilité à cette rencontre.

Cette année, nous avons bénéficié d’un meilleur écho, dans le sens où les pouvoirs publics participent et les représentants fédéraux, provinciaux et municipaux sont présents, ce qui est une première, en plus de la participation de la France à travers une délégation de jeunes qui se déplace ici pour rencontrer leurs homologues canadiens et québécois afin de discuter du racisme. L’événement commence donc à prendre une envergure en sortant des frontières et à travers tout le Québec, nous tenons des activités partout.

Dans quel contexte est né le COR ?

Le COR est né en 2009 suite au grand débat que nous avons eu dans les années 2000 et dans lequel nous sommes impliqués depuis 2004, sur les accommodements raisonnables [mécanisme légal servant à faire cesser une situation de discrimination fondée sur le handicap, la religion, l’âge ou tout autre motif conformément à la Charte canadienne des droits et libertés, ndlr]. J’ai vu que sur le terrain, nous étions confrontés à un manque de rapprochement et de connaissance de l’autre.

Dès lors, j’ai pensé qu’il était urgent de créer des espaces de dialogue, où les gens se rencontrent pour mieux se connaître, discuter de leurs différences, élucider les préjugés et les stéréotypes. C’est ainsi qu’est né le COR et depuis, nous donnons des ateliers, des conférences et des tables-rondes pour sensibiliser notamment sur l’islam, les communautés arabes, car beaucoup pensent que tous les Arabes sont musulmans, ce qui est faux…

Par ailleurs, nous expliquons aux Québécois et aux Canadiens que les immigrés qui arrivent dans leur pays sont des êtres humains. Ils sont diplômés, instruits, dotés de compétences et d’un savoir-faire. Ils ne mendiaient pas dans leur pays et donc en arrivant ici, ils espèrent plutôt une vie meilleure, d’un point de vue sécuritaire, de justice, pour approfondir leurs connaissances ou trouver un nouveau cadre de vie pour leurs enfants…

Nous les sensibilisons ainsi sur les multiples raisons de cette migration, soulignant que cette mobilité ne veut pas dire que les migrants mourraient de faim dans leurs pays. Dans ce sens, nous tenons des ateliers sur le parcours d’immigration pour parler des obstacles et des défis permanents de ces ressortissants avant de devenir des résidents permanents au Québec.

Les jeunes sont-ils réceptifs à vos actions ? Ces activités se sont-elles rapprochées d’eux à travers le cadre scolaire ou celui de leurs quartiers ?

Tout à fait. Nous tenons même des ateliers intergénérationnels car nous avons constaté que le dialogue entre parents et enfants adolescents n’était pas apaisé au sein de beaucoup de familles. Nous encadrons ainsi ces rencontres pour favoriser l’écoute active, ou encore pour briser des tabous sur la sexualité.

Lorsqu’on vient par exemple d’un autre pays où les conventions sociales sont différentes, on ne parle pas ouvertement de ces questions qui sont reléguées au rang de «hchouma». Nous proposons donc une manière didactique d’aborder ces sujets entre parents et enfants, dans l’idée que si ce ne sont pas les premiers qui en parlent aux seconds, ces derniers vont poser des questions et trouver des réponses ailleurs.

Nous proposons également des ateliers sur les fake-news, comment recevoir et analyser une information, la synthétiser et distinguer le vrai du faux, surtout que les jeunes sont de nos jours très connectés via les réseaux sociaux et toutes formes de contenus viennent vers eux.

Cette vingtième édition de la SACR se tient quelques jours après les attaques terroristes de Christchurch (Nouvelle-Zélande) visant deux mosquées. Pensez-vous qu’on est face à une recrudescence de violences justifiées par des idéologies suprémacistes ?

Il est sûr que les idéologies suprémacistes sont de plus en plus visibles, parallèlement à une montée de l’extrême droite. Depuis vingt ans que je vis au Québec, je peux dire que cette dernière était complètement effacée. On ne la voyait pas, nous n’en avions jamais d’écho et personne n’imaginait même qu’elle existait ici. Mais ces dernières années, elle s’affirme publiquement surtout depuis le 29 janvier 2017, lorsque la Grande mosquée du Québec a été visée par une attaque terroriste.

Il y a eu un grand élan de solidarité suite à cela, dans tout le Québec, le Canada et même à travers le monde. Mais quelques semaines plus tard, nous avons assisté à une expression banalisée de ces idéologies sur les réseaux sociaux notamment, ce qui nous a inquiétés. Nous avons été choqués car la société québécoise est très pacifique. Le Québec a fait échec à la guerre, aux armes, et voir ces groupuscules émerger et s’affirmer devient problématique et les attaques de Christchurch le rappellent.

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