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Politique Publié

Les étranges relations entre le Maroc et l’extrême droite en Europe

Aymeric Chauprade, Bernard Lugan, Claude Moniquet, autant de figures de l'extrême droite en Europe avec qui le Maroc entretient, à l’abri des regards, de suprenantes relations. Tour d’horizon.

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L’exemple le plus frappant est sans conteste la visite, le 9 décembre 1990 à Rabat, du fondateur du Front national, Jean-Marie Le Pen, auprès du roi Hassan II. / DR

Troubles relations que celles du Maroc avec certaines figures, plus ou moins médiatiques, de l’extrême droite en Europe. L’exemple le plus frappant, et le plus connu, est sans conteste la visite, le 9 décembre 1990 à Rabat, du fondateur du Front national, Jean-Marie Le Pen, auprès du roi Hassan II, accompagné d’une délégation. «J’étais, dans les années 1990, en voyage dans les Canaries avec mon groupe parlementaire. Et le roi Hassan II nous avait invités au Maroc. Nous sommes venus, nous avons effectué une grande tournée à travers plusieurs régions, notamment au Sahara», confiera-t-il en 2007 au magazine La Gazette du Maroc.

Figure plus discrète, qui émane toutefois des rangs du Front national, Aymeric Chauprade a entretenu d'intenses relations avec le Royaume. Ancien conseiller de Marine Le Pen et ex-adhérent au Front national en 2013, également tête de liste de la formation d’extrême droite avant d’être élu député européen en 2014, ce géopolitologue fut, entre 2006 et 2009, professeur en géopolitique au Collège royal de l’enseignement militaire supérieur du Royaume du Maroc. Il murmura également à l’oreille du roi du Maroc en sa qualité de «conseiller de Mohammed VI pour le Sahel», selon l’Obs, qui cite Maghreb Confidentiel, et d’«expert du Royaume du Maroc pour le Sahara occidental», comme l’explique Aymeric Chauprade lui-même.

Le 9 octobre 2012, il figurait parmi les «pétitionnaires» autorisés à prendre la parole dans l’hémicycle du siège de l’ONU à New York. Le compte-rendu des interventions, relayé par l’Obs, précise qu’il faisait bien partie de la délégation marocaine. En octobre 2013, il s’était fait le porte-voix du Maroc sur la question du Sahara, n’hésitant pas à tresser des couronnes au royaume : «Les populations sahraouies du Sud du Maroc ont le droit à un avenir stable et au développement. Elles ont compris, dans leur très large majorité, que le Maroc pouvait offrir cet avenir», avait-il déclaré devant la 4e commission des Nations unies.

Et déglinguant le Polisario : «Chacun sait que les populations sahraouies sont travaillées par ces mêmes forces fondamentalistes comme l’ont été les populations touarègues, fait qu’en 2005 déjà le chef du Polisario reconnaissait lui-même dans les colonnes d’un journal algérien. Par quel miracle le Polisario aurait-il échappé à la dérive mafieuse et fondamentaliste que connaissent toutes les populations nomades du Sahara depuis plus de 10 ans ?» Voilà qui eut de quoi ravir le Maroc.

Claude Moniquet, raillé en Belgique

Si le Sahara marocain a donc ses chantres à l’étranger, le volet sécuritaire a lui aussi ses apôtres. Le Franco-belge Claude Moniquet est en effet connu au Maroc pour avoir produit un nombre conséquent de rapports et de notes favorables aux services sécuritaires, «notamment sous l’ère du général Hamidou Laânigri, alors tout-puissant patron de la DST», indique Le Desk. En 2007, il avait obtenu un jugement à Casablanca contre Le Journal Hebdo, auquel il avait réclamé 3 millions de dirhams pour avoir mis en doute l’indépendance de son étude sur le Front Polisario, qualifiée de «téléguidée», ajoute le site d’information marocain.  

Récemment, il a rallié les Listes Destexhe, parti créé par l’homme politique Alain Destexhe et inspiré par la N-VA, formation politique belge nationaliste, plutôt positionnée à l’extrême droite. En février dernier, Alain Destexhe avait en effet décrit son parti comme une sorte de «N-VA francophone», d'après la chaîne de télévision belge RTL-TVI. Claude Moniquet conduira une liste aux élections du 26 mai prochain en tant que tête de liste au parlement bruxellois, rapporte La Libre. Celui qui fut notamment agent clandestin pour la DGSE, le service de renseignement extérieur de la France, a parfois été largement raillé sur les réseaux sociaux, surtout après ses sorties médiatiques osées sur les attentats du 13 novembre 2015 en France. «Sur les plateaux de télévision où il intervenait en tant qu’expert, ses prises de position ont parfois pris la forme d’oracles pas toujours confirmés», écrit d’ailleurs La Libre.

Médiatique, il l’est aussi au Maroc. Ce mardi 19 mars, Claude Moniquet a été invité par la radio Medi 1 pour commenter la récente attaque d’Utrecht aux Pays-Bas. Drôle d’expert quand on connaît ses accointances avec l’extrême droite belge et l'hostilité de celle-ci à l’égard de la communauté musulmane et des migrants.

L’histoire de l’Afrique à travers le prisme colonial…

L’historien français Bernard Lugan n’est pas non plus en reste. Né à Meknès en 1946, il a quitté le Maroc en 1959 pour Paris avant de devenir membre, en 1968, de l’Action française, mouvement politique nationaliste et royaliste d’extrême droite. En mars 2015, il avait donné une interview au site Maroc-Diplomatique, dans laquelle il déclarait qu’«à l’exception du Maroc, toute l’Afrique du Nord est en guerre».

Il est bon de rappeler que Bernard Lugan est un africaniste contesté : en mars 2001, il avait bénéficié d’une promotion de «maître de conférence hors classe» à l’université Lyon III, le conseil d’administration l’ayant placé en tête devant une quarantaine d’autres enseignants. Une décision qui suscita une volée de bois vert auprès de plusieurs associations et fut à l’origine d’une pétition signée par plus de cinquante africanistes français parmi les plus connus.

«(…) Nous nous élevons avec vigueur contre cette distinction qui est susceptible de jeter le discrédit sur l’ensemble des études africanistes en France. En effet, qu’il s’agisse de l’Afrique du Sud, du Maroc ou de l’Afrique des Grands Lacs, les travaux de Bernard Lugan ne sont pas considérés comme scientifiques par la plus grande partie de la communauté universitaire», écrivent-ils, cités dans le rapport de la Commission sur le racisme et le négationnisme à l’université Jean-Moulin Lyon III, en 2004.

«En revanche, à travers des articles élogieux et des interviews complaisantes, parus dans Minute, Présent et National Hebdo, ces travaux ont servi de support à des thèses défendant l’apartheid en Afrique du Sud, les fondements racialistes de l’histoire africaine et faisant l’apologie de la colonisation. Nous nous élevons donc contre cette promotion et demandons aux autorités compétentes de suspendre son application.»

Avec l’extrême droite italienne également le Maroc semble avoir quelques accointances tendancieuses. En octobre 2015, Ilyas El Omari, à l’époque homme fort du PAM, avait rencontré à Tanger, Matteo Salvini, chef du parti italien xénophobe et islamophobe de la Ligue du Nord et aujourd’hui ministre de l’Intérieur. Ce dernier fait également partie du groupe parlementaire européen de l’Europe des nations et des libertés, présidé par Marine Le Pen. Un mois plus tard, Driss El Yazami, président du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), lui avait emboîté le pas, prenant langue avec Matteo Salvini à l’abri des caméras. Enfin, au cours de son séjour marocain, Salvini s’était également entretenu – toujours loin de toute médiatisation – avec le président de la Chambre des représentants, Rachid Talbi Alami du RNI, une composante de la majorité gouvernementale.

Jusqu'ici, peu de responsables politiques au Maroc se sont interrogés sur le bien-fondé de ces relations de haut niveau avec des personnalités d'extrême droite parfois de premier plan certes, mais souvent très peu connues. 

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