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Société Publié

Langues d’enseignement : «Le débat doit se positionner sur l’article 5 de la Constitution»

Après la position de la Conférence des présidents d’universités (CPU) sur l’enseignement des matières scientifiques en français, certains membres du corps enseignant émettent des doutes sur ce choix. Economiste en enseignant chercheur à l’Université de Fès, Kamal El Mesbahi exprime sa position auprès de Yabiladi.

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Photo d'illustration / Ph. DR.

Que pensez-vous de la position de la Conférence des présidents d’universités (CPU) ?

En tant qu’enseignant, je pense qu’il y a aujourd’hui un cafouillage qui n’est ni pédagogique, ni utile, ni porteur de solutions. J’ai l’impression que nous sommes en train de revenir à des débats d’il y a trente ans. Tel qu’il est mené aujourd’hui, il est contre-productif dans la mesure où il faut se demander est-ce qu’en activant la case «langues d’enseignement des matières scientifique», nous allons résoudre les problèmes structurels de notre système éducatif ? Je pense qu’il y a une grande incompréhension chez les personnes qui seraient de cet avis. La question des langues est fondamentale, mais pas de la manière avec laquelle elle est aujourd’hui présentée.

Notre sécurité linguistique n’est ni dans le français, ni dans l’espagnol, ni dans l’anglais mais dans l’arabe, car elle représente un socle historique partagé par la majorité des citoyens de ce pays. Cette sécurité n’est pas suffisante en elle-même, mais elle doit être préservée et nous devons capitaliser dessus pour enrichir nos connaissances dans les autres langues qui sont tout autant des vecteurs culturels, historiques, civilisationnels… Je n’ai pas de position idéologique, mais je considère que le débat est erroné.

Vous évoquez l’article 5 de la Constitution prévoyant que «l’arabe demeure langue officielle de l’Etat». Ce principe n’est pas assez pris en considération selon vous ?

Je pense que le débat est en train de se faire en dehors de ce cadre constitutionnel qui nous réunit toutes et tous. L’article 5 précise les grandes lignes de nos usages linguistiques et, par extension, leur apprentissage. Il définit d’abord la langue arabe comme la langue officielle du pays : c’est la langue identitaire, celle de l’administration, de l’éducation et même du culte. Ensuite, ce texte installe l’amazighe dans son statut officialisé, en précisant qu’il y aura un processus dans le temps pour l’insérer comme un instrument d’éducation et de communication. Enfin, il reconnaît le hassani de nos provinces du sud et les composantes linguistiques voulues par le principe de la régionalisation avancée. Dans un troisième niveau, le constitutionnaliste se réfère à une ouverture sur les langues étrangères et celles de liens socioéconomiques. Il se trouve que les plus utilisées au Maroc sont le français, l’espagnol et l’anglais.

Il va falloir que le débat actuel se positionne par rapport à l’ensemble de ces termes. Le fait de dire qu’il faudrait enseigner les matières scientifiques en français pour palier le problème des langues dans le cursus éducatif est un grand raccourci. Depuis des années, les mathématiques et la physique sont enseignées en arabe jusqu’au baccalauréat, mais ce n’est pas cela qui a empêché des compétences nationales de se distinguer à l’étranger ou d’effectuer leur enseignement dans des classes préparatoires sans problème linguistique.

Nous n’avons peut-être pas besoin d’un revirement total de la langue d’apprentissage de ces matières, car les concepts ici sont ceux des sciences et non pas des langues. Il faudrait plutôt inculquer depuis le lycée les variables linguistiques étrangères employées dans le jargon technique, sous forme de fascicule élaboré par les inspecteurs de ces matières.

Pensez-vous que la question de fond est celle des heures consacrées à l’apprentissage des langues ?

Absolument. On met le doigt ici sur le cœur de la problématique de l’enseignement des langues. Il y a de cela une vingtaine d’années, le français a été enseigné dans les collèges à travers des modules d’expression orale, qui ont été supprimés. Apprendre une langue étrangère sans l’exprimer oralement dans des séances dédiées ne sert pas à grand-chose. Une heure d’enseignement a ainsi été enlevée aux professeurs qui n’en ont plus eu que six par classe. Ensuite, cette tranche a été réduite de deux heures encore et les élèves n’ont donc appris le français que quatre heures par semaine. Cette réduction a touché même l’arabe, qui n’a été enseigné en tant que langue que deux heures par semaine et par classe ; c’est là la racine du mal. Cela donne des étudiants qui, arrivés à l’université, ont des difficultés dans les deux langues.

La position de la CPU a-t-elle été hâtive selon vous ?

Je n’irai pas jusqu’à le dire ainsi, mais cette sortie m’a beaucoup interpelé en me rappelant que nous cherchons encore à résoudre des situations avec les mêmes lunettes qui ont donné lieu aux problèmes. Il va falloir inverser la vision en se posant la question sur les véritables causes des maux de l’enseignement des langues et de leur contenu quantitatif. L’autre aspect de la problématique est le surnombre des classes et le sous-effectif en ressources humaines au niveau du corps enseignant. Les professionnels de la pédagogie considèrent que la langue est mieux enseignée à travers les échanges par la parole avec un nombre limité d’élèves, voilà un autre problème de fond.

Par ailleurs, nous nous dotons de cet ancrage voulant que la dimension économique l’emporte sur le social. Personne ne dit qu’il faut faire disparaître le français, mais osons aller au-delà de la configuration strictement francophone ou strictement arabophone. Ce sont là des choix politiques qui nécessitent un arbitrage clair, qui nous ramène en fin de compte à une véritable mise en œuvre des termes de l’article 5 de la Constitution.

Dans le cas échéant, il y aura toujours dans le système éducatif une contradiction originelle. Nous sommes un pays qui passe à la régionalisation avancée. Pour qu’elle réussisse, son processus doit être accompagné dès aujourd’hui d’une réorientation des rôles au niveau central, dont celui de l’école. Nous devons nous inscrire dans l’idée de voir demain des établissements qui, selon les régions, donnent plus de place par exemple aux variantes linguistiques de l’amazighe… Les problèmes d’aujourd’hui trouvent leur source en partie dans des décisions centralisées éloignées des écoles, des académies régionales, des délégations, etc. Pour les régler, il va falloir sortir du cadre qui leur a donné naissance, notamment la centralité de la prise de décisions.

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