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Culture Publié

Livre : Zakya Daoud déterre la mémoire d’Abdallah Ibrahim

Abdallah Ibrahim a marqué l’histoire du Maroc depuis les années 1930, devenant une figure de proue de la conscience politique et proposant des réflexions inédites sur la construction institutionnelle du pays. Dans son dernier ouvrage, Zakya Daoud lui consacre une biographie inédite, qui redonne vie à sa mémoire.

Temps de lecture: 3'
«Abdallah Ibrahim, l’histoire des rendez-vous manqués», ouvrage de Zakya Daoud au éditions La croisée des chemins (2018)

Présenté actuellement au Salon international de l’édition et du livre, après une rencontre organisée au siège de l’Association Racines, «Abdallah Ibrahim, l’histoire des rendez-vous manqués» de la journaliste et écrivaine Zakya Daoud est inédit à plus d’un titre. D’abord, il déterre la mémoire oubliée ou peu évoquée d’un bâtisseur de l’histoire politique du Maroc depuis le XXe siècle, en permettant aux lecteurs de découvrir son parcours, traité dans une démarche de recherche.

Ensuite, cet ouvrage est justement riche de ces témoignages, puisqu’en le préparant, l’auteure est partie à la rencontre de la famille d’Abdallah Ibrahim, notamment ses enfants, ainsi que ses proches, en plus d’un recoupement entre plusieurs publications consacrées à cette personnalité historique. C’est là une autre particularité de l’ouvrage, rédigé dans une écriture fluide, de manière à rendre accessible ce parcours de vie aux initiés comme aux plus jeunes qui ont peu ou pas entendu parler d’Abdallah Ibrahim.

Né le 24 août 1918 dans la médina de Marrakech et décédé en 2005, ce dernier est largement connu pour avoir été Président du Conseil de gouvernement du Maroc de 1958 à 1960. Mais ce que rappelle l’ouvrage de Zakya Daoud, c’est qu’Abdallah Ibrahim a été plus que cela. Il est membre fondateur du Parti de l’Istiqlal avant de contribuer grandement à la création de l’Union nationale des forces populaires (UNFP) aux côtés de Mehdi Ben Barka et d’Abderrahim Bouabid, puis ministre auprès du gouvernement Bekkai I et II. Il est également docteur en théologie, passé par la Sorbonne, puis professeur de l’enseignement supérieur à l’Université Hassan II de Casablanca, où il aura marqué ses étudiants de la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales. 

Mais en dehors des responsabilités politiques que décortique ce livre, l’auteure y montre avec brio à quel point il est utile de connaître aujourd’hui la réflexion d’Abdallah Ibrahim, qui s’est distingué par son apport analysant les causes réelles de l’histoire manquée dont il a porté les déceptions. Lui, il «a également su résister à l’opportunisme politique et a fait de sa vie un reproche vivant et permanent à toutes les entreprises de corruption», comme l’indique l’auteure.

«Cet honnête homme était attentif aux autres et méprisant l’argent ; deux attributs suffisamment rares pour susciter la curiosité», insiste Zakya Daoud. C’est cette pensée engagée «dans le combat de l’indépendance et de la construction» qui mérite d’être «connue et reconnue», ajoute-t-elle.

«Un humanisme à visage marocain»

L’apport réflexif d’Abdallah Ibrahim est dépeint par Zakya Daoud comme un modèle inédit «entre les deux voies de la modernisation possible, opposées et irréductibles, celle de l’occidentalisation et celle de l’identité musulmane traditionnelle». Il s’agit d’«une voie médiane, celle d’une modernité endogène, portée par quelqu’un comme Abdallah Ibrahim (…) tout en critiquant, comme peu de ses compagnon l’ont fait, la tradition et l’utilisation politique de la religion, ferraillant contre les mœurs obsolètes, en laïc et marxiste convaincu». C’est là «un combat plus idéologique que politique» qu’aura mené cet homme de gauche, devenu «inébranlable dans ses convictions» à tel point qu’il est devenu impossible de le faire changer d’avis, comme le décrit l'écrivaine et journaliste.

«S’il n’avait pas été marginalisé, il aurait pu rompre avec la logique binaire qui handicape la pensée arabo-musulmane et dont l’Europe a su se départir dès avant la fin du Moyen-Age, cette logique du tout ou du rien, très cassante, qui provoque une schizophrénie et qui est nuisible à une évolution politique démocratique et moderne», indique l'auteure en dessinant les contours de cette personnalité restée fidèle à ses convictions.

«En effet, plus il avançait en âge et en expérience, plus Abdallah Ibrahim voulait imposer des compromis, tout en refusant avec horreur les compromissions, les négociations, les accords stratégiques, les alliances, ce qui est l’envers de son refus viscéral de la violence, malgré ses liens avec les résistants.»

Zakya Daoud, «Abdallah Ibrahim, l’histoire des rendez-vous manqués» (Editions La croisée des chemins, 2018)

«Pacifiste acharné», Abdallah Ibrahim aura été surtout un homme de principe, ayant refusé toute scission au sein de l’UNFP qui donnera naissance à l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et qui ne participera à aucun processus électoral depuis 1976. «Ces élections qui revenaient à chaque crise comme un leitmotiv, solution qui, il avait raison, n’en était pas une, l’histoire l’a montré», note l’auteure, indiquant que cet homme politique a revendiqué, dans ce contexte, des négociations menées par un parti politique fort, d’égal à égal avec la monarchie.

C’est pour tous ces aspects d’intégrités et de modèle prônant des valeurs en déperdition dans le monde politique contemporain qu’il convient de lire «Abdallah Ibrahim, l’histoire des rendez-vous manqués». Il s'agit d'un apport éclairant et critique sur la gestion de la vie publique et de son évolution au Maroc, la figure d’Abdellah Ibrahim illustrant ici un aspect peu évoqué de l’histoire, qui permet de remettre en question des postures politiques et de renforcer ce questionnement un bagage historique nécessaire, apporté dans cet ouvrage.

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