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Archive Histoire   Publié

7 février 1997 : Nouvelle vie de l’œuvre intarissable de Larbi Batma

Il y a 22 ans, amoureux de Nass El Ghiwan et férus de la nouvelle vague artistique des années 1970 furent choqués à l’annonce de la mort de Larbi Batma, figure emblématique de ce groupe né à Casablanca, devenu le symbole de plusieurs générations éprises par ses idéaux et sa colère contre les injustices.

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Larbi Batma, figure de proue de Nass El Ghiwane / Ph. DR.

Le nom de Larbi Batma fut à jamais rattaché à celui de Nass El Ghiwane, groupe qu’il contribua grandement à révéler depuis le quartier casablancais de Hay Mohammadi. A partir des années 1960, il devint rapidement une référence musicale pour plusieurs générations. L’artiste fut également connu pour ses écrits sur la musique, ses poèmes, mais aussi ses rôles sur les planches de l’ancien théâtre municipal de Casablanca, qu’il partagea notamment avec le dramaturge Tayeb Saddiki.

La vie de Larbi Batma commença dans la région de Chaouia, étant né à Oulad Bouziri en 1948. C’est ainsi qu’il fut imprégné tôt par la tradition orale et artistique des moussems populaires, auxquels il assistait depuis son enfance. Il se mit précocement à l’écriture, pour laquelle il développa un rapport particulier, même si la situation financière de sa famille ne lui permit pas d’entreprendre des études poussées.

En effet, Larbi Batma s’autoforma avant de côtoyer la scène artistique casablancaise : il notait ses pensées, tout ce qu’il voyait et tout ce que cela lui inspirait, ce qui façonna son style très personnel et influença sa poésie et ses chansons écrites.

La dynamo de Nass El Ghiwane

A partir des années 1960, Larbi Batma se distingua à Casablanca en tant qu’artiste complet, lorsqu’il s’engagea dans l’action culturelle associative à Hay Mohammadi. Il maîtrisait le chant, l’écriture artistique, l’expression corporelle et la percussion, ce qui le propulsa rapidement sur la scène nationale et régionale, devenant ainsi un phénomène intergénérationnel. Il songea de plus en plus à créer un groupe musical, lors d’une tournée théâtrale qui l’avait mené en France avec Tayeb Saddiki, auquel il fut révélé quelques années plus tôt.

A Hay Mohammadi, il ne tarda pas à constituer la formation, avec Boujmîa Hagour, Omar Sayed, Mohamed Akhdim, Allal Yaâla et Aziz Tahiri, comme il le raconta plus tard dans son autobiographie «Arrahil». Avant d’embrasser un succès hors des frontières, les jeunes hommes se produisirent d’abord dans la Maison des jeunes de ce quartier. Maîtrisant sa plume à la perfection et s’inspirant des musiques populaires qui avaient bercé son enfance, le poète façonna l’identité de Nass El Ghiwane, pour lequel il écrivit plusieurs chansons. Ainsi, Larbi Batma composa Siniya, qui devint rapidement le succès du groupe.

S’inspirant toujours de son vécu, il y raconta l’histoire d’un mendiant étranger arrivé à Casablanca en se remémorant sa famille et ses proches qui tenaient tant à lui. Celui-ci confia son histoire à Larbi Batma, qui en fit un long texte, appris par cœur d’une génération à l’autre. Avec lui, les Nass El Ghiwan revendiquèrent entièrement le patrimoine populaire marocain où ils puisaient toutes leurs influences musicales et narratives, la pratique des Ghiwane étant elle-même une coutume ancestrale, à travers laquelle les personnes les plus réputées pour leur probité et leur modestie décrivaient la vie quotidienne par le biais de paroles chantées.

Dans ses nombreux écrits, Larbi Batma montra également son engagement pour les questions contemporaines de son époque, notamment la cause palestinienne et son refus des politiques sionistes qui bouleversèrent la géopolitique des années 1960 et 1970.

Une consécration qui défia l’usure du temps

Autour de Larbi Batma, les membres de Nass El Ghiwane se firent connaître d’abord auprès des jeunes Casablancais de leur époque, dans un contexte global où la chanson, la musique et les paroles portées sur des questions sociales relevaient de l’acte politique. Mais leur consécration se fit surtout en 1972, notamment lors de leur concert au théâtre Mohammed V de Rabat qui révéla l’aspect engagé de leur processus artistique, raconté en 1993 dans L’Economiste.

En effet, leur prestation les positionna résolument aux antipodes des démarches alors statiques, conventionnelles et peu dynamiques. Ils créèrent ainsi une manière originale de réinventer le patrimoine musical, rendant hommage à l’art des chikhates, du malhoune et de gnaoua, le tout dans une atmosphère mystique et révoltée à la fois. Avec Larbi Batma, Nass El Ghiwane attirèrent rapidement l’attention des cinéastes, principalement Ahmed El Maânouni, qui les fit participer au long-métrage Alyam Alyam en 1978, où l’on entendit leur musique. Des tournée en Europe s’ensuivirent, notamment aux Pays-Bas ou en France.

L’intérêt d’Ahmed El Maânouni pour les artistes ne s’arrêta pas à cette expérience cinématographique, puisqu’en 1981, il leur consacra entièrement un documentaire devenu mythique et présenté au Festival de Cannes. Produit par Izza Génini, Trances constitua effectivement une fresque imagée, documentant le plus fidèlement l’esprit de Nass El Ghiwane. Tout au long de ces années-là, Larbi Batma continua à élargir son savoir sur la musique et les arts populaires en diversifiant ses lectures et en consacrant une grande partie de son temps à écrire, composer et voyager pour rencontrer les acteurs de la vie quotidienne.

En 2007, une version de Trances restaurée par le réalisateur américain Martin Scorsese fut présentée au Festival international du film de Marrakech (FIFM), consacrant l’esprit intemporel de l’œuvre la plus chère à Larbi Batma : le groupe pour lequel il investit sa vie et sa créativité. Martin Scorsese n'en était cependant pas à son premier coup de foudre artistique pour Nass El Ghiwane et Larbi Batma, comme le rappela une publication de Saïd Afoulous indiquant que la musique du groupe fut utilisée en 1989 dans La dernière tentation du Christ.

La bonne étoile des Ghiwani

Lorsque la version restaurée de Trances fut projetée au Maroc, Larbi Batma s’était éteint depuis dix ans. En effet, il apprit qu'il souffrait d'un cancer du poumon en 1993, comme il l’évoqua en seconde partie de son autobiographie «El alam» (La souffrance). Quatre ans plus tard, la maladie eut raison de sa vie et l’emporta le 7 février 1997, alors qu’il n’était âgé que de 49 ans. Cependant, l’aura de cet artiste aux mille talents ne s’éteignit pas et continua à inspirer les générations, comme le rappela Omar Sayed dans une interview en 2006.

Après Larbi Batma, son neveu, Rachid Batma, rejoignit Nass El Ghiwan peu avant le décès de l’artiste, comme une manière de le garder au sein de la formation qu’il contribua en grande partie à constituer en lui donnant une empreinte artistique indélébile. Dans les années 2000 encore, il inspira ainsi des artistes locaux qui en firent leur référence et d’autres encore reprirent des chansons qu’il avait écrites.

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