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Société Publié

Situation humanitaire au Yémen : Le récit du médecin marocain Zouhair Lahna [Interview] 

En ce début d’année, le Maroc a officiellement annoncé son retrait de la coalition arabe qui mène la guerre depuis 2015 au Yémen. Si le royaume a évoqué notamment les récents «développements humanitaires», le chirurgien obstétricien et acteur associatif Zouhair Lahna, qui s’est rendu dans ce pays du 15 décembre au 12 janvier, revient sur la situation humanitaire au Yémen.

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Le médecin marocain Zouhair Lahna s'est rendu au Yémen du 15 décembre 2018 au 12 janvier 2019. Ici en compagnie d'enfants yéménites dans un camp pour réfugiés. / Ph. Facebook

Comment êtes-vous arrivé au Yémen et quelles sont les zones dans lesquelles vous vous êtes rendu ?

Pour pénétrer dans le Yémen, il n’y a actuellement que deux aéroports : celui d’Aden et celui de Seiyun, dans la région de Hadhramaut. Cette zone n’est pas occupée par les Houthis. Ça a été compliqué pour avoir le visa et organiser le voyage. De plus, pour arriver dans la zone houthie, il faut déjà parvenir à conclure un accord avec eux.

Une fois à Seiyun, je suis allé dans la province d’Al Jawf, qui a été délaissée, à deux heures de Sana’a, tout comme la province de Marib. C’est dans ces zones désertiques que la population et ceux qui ont été persécutés par les Houthies ont trouvé refuge. Si certains sont restés dans leurs villes natales contrôlées par ce groupe, d’autres, à l’instar de ceux qui appartiennent aux Frères musulmans, ont impérativement dû quitter les lieux.

Comment décrivez-vous la situation de ce pays ?

Le pays, déjà pauvre, a été déséquilibré. La guerre l’a déchiqueté. Nous voyons des photos d’enfants touchés par la famine. Dans l’hôpital où j’étais, il y a un centre qui accueille ces enfants malnutris. Mais la vie est chère et les gens n’arrivent pas à acheter des denrées alimentaires. Forcément, le prix de ces denrées augmente à cause des checkpoints où il faut payer. Cela se répercute sur les personnes pauvres.

Il y a aussi ceux qui profitent de la guerre pour s’enrichir et ceux qui deviennent plus humanitaires et qui aident les autres. A Marib, complétement délaissée par le passé, la ville commence à accueillir des talents des autres villes. Mon accompagnateur, originaire de cette ville, m’a confié que la population locale commence à apprendre de nouvelles choses. Ceux qui disposent de terrains ont multiplié les prix par 10 ou 20, parce que les nouveaux arrivants doivent se loger.

Etant donné que toutes les guerres qui ne sont pas intenses finissent par s’enliser et durer, la guerre au Yémen ne dérogera pas à cette règle. La population, elle, s’installe dans une vie et une économie de guerre.

Le docteur Zouhair Lahna lors d'une intervention chirurgicale au Yémen. / Ph. DRLe docteur Zouhair Lahna lors d'une intervention chirurgicale au Yémen. / Ph. DR

Qu’en est-il de la situation des hôpitaux et des soins dans ce pays en guerre ?

Les deux hôpitaux où j’étais bénéficient d’aides et ont pu recruter des médecins en les payant correctement. Ils sont venus des autres grandes villes. Il y a donc un système adapté et ingénieux parce qu’on accorde à ces médecins un logement et un bon salaire. J’ai aussi constaté cet afflux de médecins dans d’autres zones, loin de la guerre.

J’avais une patiente que j’ai soignée, qui habitait dans une ville encerclée et bombardée. Elle avait de la famille à Marib. Elle a fait 14 heures de route au lieu de 3 heures pour arriver dans la ville et se faire opérer.

Il n’y pas d’offres de soins adéquates et les soins existants restent très chers. Sans oublier les diabétiques, les hypertendus et les cancéreux non soignés. C’est comme en Syrie : lorsqu’il y a la guerre, les maladies chroniques sont négligées. On voit sur les images seulement la malnutrition sévère, mais ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Il y a tout un système de soin qui est à terre. L’effort est donc dédié aux blessés de guerre.

Il faut aussi reconnaître que beaucoup de matériel parvient grâce à des dons par l’Arabie saoudite, qui fait la guerre mais aussi un peu d’humanitaire. C’est comme les Américains : ils bombardent et font aussi de l’humanitaire en Syrie.

Y a-t-il d’autres médecins marocains ou maghrébins qui opèrent au Yémen ?

Le niveau de solidarité des médecins maghrébins est faible. Nos médecins organisent de petites caravanes au Maroc une fois par an et en sont contents. Il y a toutefois des ONG internationales qui interviennent sur place. Elles n’envoient pas leurs membres au Yémen car c’est un pays où on peut facilement être kidnappé, surtout à Aden, une ville que l’on m’a déconseillée.

La zone où j’étais est plus sûre car maintenue par un semblant de forces encore loyales au président Abdrabbo Mansour Hadi. L’intervention humanitaire est faite par des locaux. Par exemple, Médecins sans frontières gère cinq hôpitaux grâce à des Yéménites que l’ONG paye. Mais il n’y a pas de présence internationale car c’est dangereux. Moi, j’avais la chance de parler arabe et d’être typé arabe.

Avec des femmes yéménites pour une formation.  / Ph. FacebookAvec des femmes yéménites pour une formation. / Ph. Facebook

Que pensent les Yéménites que vous avez rencontrés à propos de la guerre menée actuellement entre l’Arabie saoudite et ses alliés contre les Houthies ?

Pour les Yéménites, la situation au Yémen nécessite une intervention politique pour arrêter la guerre. Quand j’étais là-bas en décembre, il y avait des pourparlers en Suède. Les jeunes yéménites avec qui j’étais ne regardaient même pas la télé. Ils savent que cela ne sert à rien. Du point de vue des personnes que j’ai rencontrées, il s’agit d’une crise qui va encore durer des années, voir des décennies, malheureusement avec des répercussions humanitaires.

Les gens pensent aussi que les belligérants doivent partager le pouvoir, travailler en fédération et trouver une issue. Mais cette crise est voulue, que ce soit par les puissances régionales ou par les puissances internationales. Et c’est le pauvre yéménite qui paye à la fin.

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