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Histoire : Hassan II, Mouammar Kadhafi et la participation de la Libye à la Marche verte

Les relations tumultueuses entre le Maroc, sous Hassan II et la Libye, sous Mouammar Kadhafi (7 juin 1942 - 20 octobre 2011) avaient été marquées par plusieurs faits historiques. Le conflit du Sahara occidental avait constitué la principale pomme de discorde entre les deux leaders. Retour sur certains incidents ayant marqué ces relations.

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Le roi Hassan II et l'ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. / Ph. DR

Dans son livre «La mémoire d’un roi» (Editions Le Grand Livre du Mois, 1993), le roi Hassan II avait évoqué le désir de Mouammar Kadhafi de prendre part à la Marche verte vers le Sahara, le 6 novembre 1975. «Il (Kadhafi) m’avait adressé, alors que j’entamai les dernières préparatifs, un télégramme officiel qui énonce : "En tant que révolutionnaire, je vous soutiens à 1000% et je veux venir au Maroc à la tête d'une délégation libyenne pour faire face au colonialisme en tant qu'ennemi commun"».

Hassan II rapportait qu’il n’avait pas donné suite au courrier de Kadhafi. «Nous nous sommes rencontrés neuf ans plus tard, le 13 août 1984 à Oujda et bien qu'il me parlait gentiment et avec beaucoup de tact, je sentais que l’absence de réponse à son télégramme l’avait touché», racontait le monarque. «Il m’avait alors confié : ‘’Je n’ai pas pu comprendre votre rejet’’.»

Le monarque faisait alors état d’une conversation qui se serait déroulée entre les deux leaders. Hassan II posera la question à Kadhafi : «Est-ce que vous m’auriez soutenu si j'avais donné l'ordre à 350 000 personnes de rentrer ?». Ce dernier fera savoir au monarque qu’il n’aurait pas suivi cet ordre. «Dans ce cas, il aurait été préférable que vous ne participiez pas à la Marche verte, car j'aurais dû vous conduire à la frontière avec deux gendarmes, ce qui aurait provoqué un terrible incident diplomatique.»

Le 14 novembre 1975, le Maroc signait l'accord de Madrid prévoyant la libération, par l'Espagne, du Sahara occidental et son partage entre le Maroc et la Mauritanie. Seulement, Mouammar Kadhafi continuera de fournir de l'argent et des armes au Polisario. Au lendemain de la Marche verte, les combats entre le royaume et le Front Polisario s’intensifiaient, comme le rapporte le journaliste soudanaise Talha Jibril dans son livre «Le roi et le colonel». «Le conflit avait alors atteint des zones non contestées et les armes libyennes arrivaient en quantité, permettant au Polisario de pénétrer dans des zones marocaines les contrôlant pendant des jours», écrit-il.

Kadhafi et Hassan II. / Ph. DRKadhafi et Hassan II. / Ph. DR

Expliquer le contenu de l'Accord de Madrid

Cependant, le roi Hassan II n'avait pas rompu les liens avec le dirigeant libyen, selon Talha Jibril. Ainsi, le monarque dépêche Abdelhadi Boutaleb, ambassadeur du Maroc à Washington, pour se rendre dans plusieurs capitales arabes, porteur des lettres royales aux dirigeants afin d'expliquer l'accord tripartite conclu à Madrid pour mettre fin au conflit du Sahara.

Une tournée qui concernera aussi la capitale libyenne Tripoli. Accompagné d’Ibrahim Sidaa, Abdelhadi Boutaleb apprendra, dès son arrivée, que des membres du Front Polisario étaient présents en Libye et menaient des contacts directes et publiques avec des responsables libyens. Ces membres seront même reçus personnellement par le colonel Kadhafi. La mission du diplomate marocain s’annonce dès lors difficile.

Quand Boutaleb est reçu par Kadhafi, la réunion marquée à son début par un «froid» palpable, deviendra vite «passionnante», comme le rapporte le journaliste soudanais.

«Boutaleb commence par expliquer le problème du Sahara et les exigences de l'accord de Madrid et de ses détails. Kadhafi intervient alors et lance à son invité : Pourquoi ne pas penser à une unité entre le Maroc, la Libye et le Sahara et mettre ainsi fin au problème de cette façon ? Mais Boutaleb évitera de commenter cette proposition soudaine.»

Talha Jibril

Pour l'envoyé du roi Hassan II, l’unité ne pouvait être construite de manière aussi improvisée. D’ailleurs, cette deuxième proposition du dirigeant libyen ne trouvera pas d'écho à Rabat. La Libye continuera donc sa politique anti-marocaine en apportant un soutien sans faille au Polisario.

Hassan II et Mouammar Kadhafi. / Ph. DRHassan II et Mouammar Kadhafi. / Ph. DR

Sur le champ de bataille, dès que le Maroc découvrait que les armes en possession du Poliario provenaient de l'Union soviétique et passaient par la Libye, le ministère marocain des Affaires étrangères convoquait l’ambassadeur libyen à Rabat, Abdellah Al-Suwaisi, poursuit Talha Jibril dans son livre.

L’Union arabo-africaine, Kadhafi et l’«assassinat» de Hassan II

Le 15 avril 1980, le soutien libyen se transformera en une reconnaissance officielle de la «République arabe sahraouie démocratique», autoproclamée par le Polisario le 27 février 1976. Le Maroc annoncera alors la rupture de ses liens diplomatique avec Tripoli. Kadhafi s’emploie alors à fournir une aide financière à un certain nombre de pays africains pauvres, en échange de son soutien au front séparatiste.

La situation reste inchangée jusqu'au 13 août 1984, date à laquelle les choses se sont brusquement renversées. Un nouvel accord est alors signé entre le Maroc et la Libye «pour déclarer à la nation arabe la détermination du Royaume du Maroc et de la Libye à travailler, main dans la main». Les deux nations annonceront également la pose de «la première pierre dans la construction d’une Union au Maghreb arabe qui concernera par la suite l’ensemble de la nation arabe».

Mais la lune de miel maroco-libyenne prendra fin, deux ans plus tard, après le tollé provoqué par la visite du Premier ministre israélien Shimon Peres, au Maroc le 21 juin 1986, dans le cadre de la réunion dite d'Ifrane.

Hassan II et l'ex-dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. / Ph. DRHassan II et l'ex-dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. / Ph. DR

Après la réunion entre Hassan II et Shimon Peres, les relations maroco-libyenne deviennent à nouveau tendues, ce qui poussera même le colonel libyen à songer à assassiner le roi Hassan II.

Lors d'une interview télévisée avec la chaîne Al Arabiya, l'ancien directeur du cercle politique du mouvement palestinien Fatah, Atef Abu Bakr avait déclaré que Kadhafi avait coordonné avec Sabri Khalil El Banna, alias Abou Nidal, fondateur du Conseil révolutionnaire du Fatah et célèbre mercenaire. Le dirigeant libyen souhaitait qu’Abou Nidal assassine Hassan II. Mais l’opération est annulée, par crainte d'une réaction violente de Rabat à l’encontre de Tripoli, mais aussi suite à des accords politiques et sécuritaires entre les deux pays. Ainsi, le Maroc accepte l'extradition de l'officier libyen Omar al-Mahishi qui résidait au Maroc et qui était impliqué dans une tentative avortée de coup d'État contre le régime de Kadhafi en 1975.

Petit à petit, les relations entre la Libye et le Front Polisario se dégraderont, bien que Kadhafi maintienne sa reconnaissance de la «République sahraouie». Mais les aides aux séparatistes deviendront de plus en plus rares. Il faut attendre septembre 2009 pour qu’un nouvel événement irrite à nouveau le Maroc, après la réception accordée à l’ex-dirigeant du Font Polisario, Mohamed Abdelaziz lors des célébrations de la révolution libyenne.

Le Comité populaire général des relations extérieures et de la coopération internationale de la Jamahiriya arabe libyenne, publiera toutefois une déclaration dans laquelle il explique les circonstances de cet accueil. Le département libyen avait ainsi souligné l’«absence de dimension politique à cet égard», en exprimant son «vif désir de poursuivre et de consolider les relations fraternelles et stratégiques entre les deux pays frères, dans tous les domaines».

Le Polisario et la répression libyenne du printemps arabe

En février 2011, les vents du printemps arabe souffleront sur la Libye. Les manifestations s’intensifient dans les plusieurs villes libyennes, avant se transformer en affrontements armés entre partisans et opposants de Kadhafi. Les agences de presse internationales, citées par Gatestone Institute, annoncent que le Polisario serait impliqué dans la répression de la révolution.

Gatestone Institute précise que «les rebelles libyens ont arrêté environ 556 combattants du Front Polisario». «Kadhafi avait soutenu, financièrement et logistiquement, le Polisario depuis le milieu des années 70 du siècle dernier», avait-il rappelé. Plusieurs sources précise que l’ex-dirigeant libyen aurait sélectionné plus de 200 combattants du Front, bien formés à la guérilla et les avait armés de kalachnikovs, des grenades et des lance-roquettes.

Le journal britannique Telegraph, citant de hauts responsables de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) indiquait même que Kadhafi avait dépensé 3,5 millions de dollars pour faire venir des centaines de mercenaires d'Afrique du Nord, avec des salaires de 10 000 dollars chacun pour deux mois. «La plupart de ces mercenaires étaient originaire du Sahara occidental», écrivait le média.

Hassan II et Mouammar Kadhafi. / Ph. DRHassan II et Mouammar Kadhafi. / Ph. DR

Fin de l’ère Kadhafi et retrait de la reconnaissance de la «RASD»

Dans leur lutte contre la répression du régime de Kadhafi, les révolutionnaires libyens se constitueront en un conseil révolutionnaire. Lors de l'intensification des combats avec les bataillons de Kadhafi, le conseil publie des déclarations soutenant la marocanité du Sahara et le refus de reconnaître la «République arabe sahraouie démocratique». Abou Qassim Ali, l’envoyé du Conseil national de transition de la Libye au Maroc, annoncera même que «la Libye ne restera plus un soutien du Polisario après la fin du régime de Kadhafi». Il ajoutera que la Libye soutiendra désormais «l’intégrité territoriale du Royaume du Maroc».

Le 20 octobre 2011, Kadhafi est tué après avoir été capturé par ses opposants près de la ville libyenne de Syrte. Il était accompagné de son ministre de la Défense et de ses gardes du corps, après avoir fui un raid présumé de l'OTAN sur un convoi de plusieurs voitures. Abu Bakr Younis, le ministre libyen de la Défense ainsi que Moatassim, fils de Kadhafi, seront également tués.

Le 16 juillet 2012, les nouveaux décideurs à Tripoli annonceront le retrait officiel de la reconnaissance de la «RASD». Le Polisario venait de perdre l'un de ses principaux soutien au monde et sur le continent africain.

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