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Politique Publié

Le «soft power migratoire» du Maroc a besoin d’une société civile forte et crédible [Tribune]

Au moment où le Maroc accueille des rencontres capitales autour des questions migratoires, à Marrakech, le Groupe antiraciste d’accompagnement et de défense des étrangers et migrants (GADEM) tient à clarifier son positionnement stratégique.

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Photo d'illustration / Ph. DR.

Evoquons d’abord les événements. Ce sont le Forum mondial sur la migration et le développement (GFMD), co-présidé par l’Allemagne et le Maroc, puis la conférence intergouvernementale chargée d’adopter le Pacte mondial pour des migrations «sûres, ordonnées et régulières» ainsi que le pacte sur l’asile. Ces processus inscrivent le royaume au centre des débats diplomatiques sur les migrations et l’asile. Pas seulement parce que ces rencontres se feront à Marrakech, mais aussi parce que le Maroc a été précurseur, depuis la Conférence euro-africaine sur les migrations et le développement de 2006, en appelant à la responsabilité partagée dans la gestion des mobilités humaines et au traitement des causes profondes de la migration.

Que l’on pense à la Convention des Nations unies de 1990 sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leurs familles, jusqu’à l’Agenda africain sur les migrations de l’Union africaine en passant par le Processus de Rabat de 2006, le Maroc s’est affirmé tour à tour comme initiateur, médiateur, prescripteur, conseillé et facilitateur. Ce volontarisme et cette constance ont consolidé la position du Maroc en tant qu’acteur international de premier plan, reconnu pour son expertise migratoire. Et cette stratégie marocaine initiée sous l’égide du souverain s’inscrit dans celle plus large consistant à faire du royaume un acteur économique et géopolitique majeur dans les relations euro-africaines et euro-arabes.

Un «soft power migratoire» a émergé

La stratégie marocaine, basée sur l’élaboration et la mobilisation de plusieurs outils diplomatiques, relève du soft power. Or, si l’on évoque souvent, et à juste titre, la diplomatie religieuse du Maroc comme un vecteur d’influence, on a un peu oublié de se pencher sur la diplomatie migratoire et les efforts consentis par les services chargés de la gestion de la migration pour faire évoluer leurs modes d’intervention, face à des enjeux divers et souvent contradictoires. Les rendez-vous de Marrakech permettront de vérifier si le Maroc maintient son rôle au centre de la réflexion pour la conception et la mise en œuvre de solutions permettant de traiter les migrations dans un cadre multilatéral, tenant compte des droits tels que reconnus en général et aux droits humains des étrangers en particulier, avec un rôle renforcé des acteurs de la société civile et avec les institutions nationales et internationales chargées de la promotion des droits humains.

Par ailleurs, le soft power migratoire du Maroc se donne à voir à travers une politique migratoire à la fois ambitieuse et coûteuse, qui a impliqué un investissement important du royaume. D’un côté, il est difficile d’être entendu au niveau mondial, voire suivi, si on ne respecte pas soi-même les dispositions conventionnelles garantissant les droits des migrants et des demandeurs d’asile. De l’autre, le Maroc doit aussi être reconnu comme un acteur responsable de l’ordre international, et régional, en soutenant la mise en cohérence des politiques migratoires et en contribuant à la protection des frontières tant au Sud qu’au Nord de la zone afro-méditerranéenne. C’est là tout le paradoxe de la position de notre pays, mais c’est aussi, et surtout, tout le paradoxe du monde en mouvement dans lequel nous vivons : un monde où se mettent en place des dispositifs logistiques et politiques facilitant le mouvement tout en essayant de le contrôler en triant, classant, séparant et éloignant. C’est ce paradoxe, et la nécessité de le résoudre, que l’on retrouve au cœur du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières.

Au niveau national, pour expérimenter cette stratégie, le Maroc a impulsé une politique migratoire nouvelle en 2013. Ainsi, deux campagnes de régularisations administratives ont été lancées, la scolarisation des enfants étrangers a été prise au sérieux ainsi que la question de l’accès aux soins pour les personnes vulnérables, notamment avec la décision d’élargir l’assurance maladie aux personnes régularisées et aux réfugiées. Une politique humaniste et généreuse, saluée au niveau international, mais en même temps le royaume est resté ferme dans la sécurisation des frontières. Cette nécessaire sécurisation s’affronte aux difficultés de gérer l’émigration irrégulière, tout en respectant les droits des migrants sur son territoire, en situation régulière ou irrégulière, de toutes origines nationales et, en tenant compte des réalités migratoires diverses que connaît le pays. Il est difficile pour tous d’être confronté aux espérances de jeunes migrants qui essayent de traverser les frontières, lorsqu’ils ont parfois si peu d’alternatives proposées, avec le lot de drames que le monde entier observe sans pouvoir y apporter les réponses adéquates. Celles-ci ne peuvent émerger qu’en tenant compte des contraintes que vivent les autorités marocaines, et en impliquant les différents acteurs concernés, acteurs de la société civile, étrangers et migrants dans leur diversité, dans un souci de mécanismes opérationnels et de protection. Cela implique un investissement de tous, et au-delà du territoire marocain.

Les initiatives pour l’intégration suivent leur cours. Il y a certes beaucoup à améliorer dans la réalité quotidienne des étrangers et des migrants. Il y a des lois qui tardent à être votées, mais le GADEM continue à croire que notre pays a changé son approche. Cette dynamique accompagne celle de la mise à niveau de différentes procédures, préalable nécessaire à une pérennisation de mesures respectueuses des droits humains pour tous au Maroc. De manière assez impressionnante même, le Maroc s’est attiré très rapidement, et à peu de frais, les louanges de nombreux pays. On peut même affirmer qu’il y a un avant et un après 2013 : à cette période, qui est celle aussi du retour du Maroc dans l’Union africaine, il a beaucoup été question de notre pays dans les débats internationaux de manière positive. La diplomatie migratoire, cet outil de soft power du Maroc, a pris son envol à ce moment.

La société civile doit jouer pleinement son rôle

Rappelons que le Maroc fait face à deux décennies d’une demande européenne de sécurisation des frontières méridionales de l’Union européenne (UE). Au nom d’une éthique de la responsabilité, le Maroc continue d’assumer la tâche ingrate consistant à gérer les flux migratoires s’orientant vers l’UE, tout en faisant de cet engagement un élément de sa diplomatie migratoire. D’un autre côté, l’Etat marocain a compris l’importance d’impliquer la société civile dans le processus d’intégration des migrants et à garantir des espaces nécessaires aux associations et aux syndicats  pour accomplir leur mission. Le GADEM participe, avec sincérité, à cette politique et a su se rendre disponible pour accompagner notre pays dans cette transition. Les organisations de migrants et les associations nationales ou étrangères ont également contribué de manière volontariste à ces efforts, au côté de certains ministères qui ont positivement répondu à l’appel lancé par le souverain.

Le travail accompli par le GADEM a consisté à suivre et à évaluer les politiques publiques migratoires, en élaborant des rapports, qui ont parfois pointé des éléments douloureux mais toujours de bonne foi et prouvant notre attachement au respect des droits humains. Nous avons toujours formulé des recommandations réalistes pour améliorer l’effectivité de l’accès aux droits des migrants, pour renforcer les efforts de l’Etat dans la lutte contre les discriminations et dans l’avancée vers l’Etat de droit. Renforcement de la légitimité des institutions, respect des constantes nationales, ces axes ont sous-tendu le travail du GADEM. Si nous avons oscillé ces dernières années entre accompagnement et plaidoyer, c’est que notre pays lui-même balance entre intégration, accueil et gestion des frontières. 

La complexité du positionnement du GADEM est en réalité l’exacte réplique du positionnement de l’Etat marocain et celui de notre diplomatie migratoire. Conscients des menaces xénophobes et nationalistes qui pèsent sur ces événement, le GADEM a choisi de soutenir les conférences de Marrakech et souhaite appuyer notre pays pour réussir ces manifestations importantes, en contribuant par sa participation active aux débats et ateliers au succès du GFMD ainsi qu’à celui des deux pactes relatifs aux migrations et aux réfugiés, avec l’optique avant tout de soutenir un meilleur respect des droits et principes essentiels des conventions internationales des droits humains.

Visiter le site de l'auteur: www.gadem-asso.org/

Tribune

GADEM
Le groupe antiraciste de défense et d'accompagnement des étrangers et migrants (GADEM)
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