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Religion Publié

«La ziyara à Fès a pris de l’ampleur avec les Sénégalais de France» [Interview]

Alors que le Maroc célèbre aujourd’hui Aïd al Mawalid, des centaines de pèlerins venus d’Afrique de l’Ouest se recueillent, à Fès, sur la tombe d’Ahmed El Tijani, fondateur de la célèbre confrérie soufie. Abdoulaye Kane, anthropologue, enseignant chercheur au Centre d’Etudes africaines de l’Université de Floride, explique l’émergence et le succès de la ziyara auprès des disciples sénégalais.

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L'agence Sénémar organise le pèlerinage à Fès pour les touristes pèlerins / Ph. Senemar

Aujourd’hui, des centaines de pèlerins sénégalais prient sur la tombe d’Ahmed El Tijani, à Fès. Quand et comment ce pèlerinage a-t-il pris autant d’ampleur ?

Le pèlerinage remonte à 1910. La colonisation française en Afrique du Nord et en Afrique de l’Ouest l’a facilité, puisqu’elle avait instauré des liaisons maritimes entre ses colonies et protectorats, en particulier en Casablanca et Dakar. En général, ceux qui se rendaient à la Mecque depuis le Sénégal s’arrêtaient, au retour, au Maroc pour faire la ziyara à Fès.

Dans les années 1970, la Tijania avait une politique prosélyte assez agressive et le marabout sénégalais Thierno Mansour Baro s’était fait un sacerdoce que de prêcher auprès des jeunes Sénégalais partis en France chercher du travail. Il allait dans les foyers d’immigrés de Boulogne Billancourt et Mantes-la-Jolie, mais c’était très dur car à cette époque-là, les jeunes n’aimaient que la musique américaine et James Brown. Ils étaient sensibles au discours sur la fierté noire et ils n’étaient là que pour le travail.

Vingt ans plus tard, ils furent beaucoup plus réceptifs au discours de Baro. Il a pu créer des associations religieuses, organiser des évènements religieux pour la diaspora, en particulier une retraite spirituelle à Trappes en 1993 puis à Mantes la Jolie. Pour les émigrés, il a alors organisé la ziyara à Fès. Il arrivait d’abord à Casablanca, où l’un de ses disciples marocains a d’ailleurs transformé une villa en Zaouia. Un cortège d’une quinzaine de voiture l’accompagnait ensuite à Rabat, où l’un des disciples d’Ahmed El Tijani est enterré, puis il reprenait la route en direction de Fès.

Les pèlerins venus de France, en général les leaders de la retraite spirituelle et des commerçants, retrouvaient le cortège de Thierno Mansour Baro directement Fès. Thierno Mansour Baro a ainsi été le premier à faire du pèlerinage un mouvement de masse. Cependant, il n’a pas fait de Fès le cœur de son influence religieuse qui était plutôt centré sur Mantes-la-Jolie. Le pèlerinage à Fès, lui-même, a été immédiatement repris par la famille Ba. L’aïeul de celle-ci, Mouhamadou Saidou Ba, a fondé Madina Gounass, une ville de Casamance, régie par la loi du Coran et de la Tijania. Elle est l’une des branches majeures de la confrérie aujourd’hui au Sénégal. La famille Ba a repris le flambeau et organise désormais le pèlerinage de masse à Fès.

Comment s’organise le pèlerinage aujourd’hui ?

Au Sénégal, les groupements soufis sont souvent très hiérarchisés de sortent que entre le marabout et le disciple tijane lambda, cette chaîne permet une organisation facile. Les marabouts ont ainsi des moqadem qui ont leurs propres disciples. Au moment du pèlerinage, les moqadem demandent à plusieurs de leurs disciples d’emmener avec eux quelques autres. En plus, il y a les hafiz, les disciples qui ont été désignés nommément par le marabout pour participer au pèlerinage. Ils ont sa confiance et cette pureté est importante au moment de la prière. Parfois, les disciples qui en ont les moyens demandent directement à leur moqadem de participer au pèlerinage et il leur fait de la place.

A Fès, les disciples viennent avec des prières en estimant que si les descendants d’Ahmed El Tijani prient pour eux, alors ils seront exhaussés. C’est le principe de l’intermédiation selon lequel, le saint, parce qu’il s’est rapproché de Dieu, offre une voie privilégiée pour formuler ses vœux. Chacun vient avec ce qui le préoccupe : santé, mariage, affaires…

Au fil des ans, l’itinéraire du pèlerinage a été élargi. A Fès, il ne s’agit plus seulement de prier à la Zaouia, mais de puiser de l’eau dans le puit que l’on déposera à côté de la tombe d’Ahmed El Tijani, de s’y recueillir et de rencontrer ses descendants. Petit à petit, les pèlerins se sont intéressés aussi à la maison où vivaient Ahmed El Tijani, ils visitent la Quaraouiyine où il a été élève et enseignant. Sa place y a même été identifiée. Pour les pèlerins, ces lieux sont hautement symboliques. Cette même logique s’applique de plus en plus aux saints disciples d’Ahmed El Tijani.

Quels sont les enjeux économiques d’un tel pèlerinage ?

Même si rien ne leur est jamais demandé, les pèlerins doivent donner de l’argent pour la famille chérifienne. On ne fait pas une ziyara les mains vides et le marabout doit toujours donner beaucoup plus que les autres. L’importance de ses dons se mesurait, à l’époque des pèlerinages organisés par Baro, par l’accueil que faisait la famille tijane à son cortège, dès son arrivée à Meknès, avec des dattes.

Cet afflux continu de pèlerins est également très important pour la ville de Fès, qui a vu très tôt l’intérêt de ce tourisme religieux. Les pèlerins achètent à chaque fois des jellabas, des bonnets blancs et des chapelets. En période de pèlerinage, ils remplissent les hôtels si bien que la famille Ba en réserve souvent plusieurs à la fois pour faire baisser les prix. La ville de Fès essaie également de contrôler l’industrie touristique, en particulier les guides, mais il y a souvent de jeunes Sénégalais, voire parfois des Marocains qui parlent wolof qui interviennent pour expliquer le rituels aux pèlerins. A l’inverse, certaines Sénégalaises qui participent au pèlerinage sont également commerçantes et profitent du voyage pour faire des affaires.

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